mercredi 14 mai 2025

Gloria


  Nouvelle écrite à partir du thème "Gloria!", et de la contrainte suivante: "la nouvelle devra comporter une histoire d'amour"

Qu'y a-t-il de plus sot qu'une foule, en vérité ? Cet amas d'égos et de miasmes, chacun imitant son voisin et délaissant volontiers son propre libre arbitre pour s'en remettre au nombre, à une hypothétique vérité absolue découlant de la présence au même endroit d'un trop plein de contemporains curieux ou révoltés. En l'occurrence, c'était plutôt la curiosité qui avait attiré la moitié du quartier de Noailles au croisement des rues Halles Delacroix et Vacon, en ce matin fade de novembre 1963. Il régnait un froid humide et le vent faisait danser les emballages vides, déraper les feuilles de légumes datant du marché de la veille, et rouler les mégots qui jonchaient le sol. On trouvait là, massés les uns contre les autres et débordant largement sur la route, quantité de braves gens sans le sous ou peu s’en faut, quelques bourgeois et aristocrates qui semblaient un peu perdus, des ivrognes dépenaillés et autres fatigués braillards, quatre policiers tentant de contenir tout ce beau monde, et une poignée de mioches qui se faufilaient tant bien que mal entre les adultes occupés à tendre le cou pour mieux voir. “Oh eh, poussez pas non plus, c’est qui? C’est qui qu’est mort?” croassait madame Civiletti, la boulangère. Le brouhaha inhérent aux attroupements l’empêchait d’entendre une réponse claire entre les rumeurs de ceux qui n’avaient rien vu, les avis de celles qui ne voulaient pas voir et préféraient se plaindre de la pluie qui arrivait, et les mensonges éhontés des garnements qui, en passant près d’elle, affirmaient sans rougir que gisait là le maire, le président ou même Kennedy. 



En prenant de la hauteur, à l’image des deux gabians perchés sur le balcon qui surplombait la cordonnerie Hassani, on aurait pu bénéficier d’une meilleure vue sur la silhouette recroquevillée au pied des hommes en uniformes. Une femme à la peau sombre, vêtue d’une robe fushia très courte et de toute évidence trop exigue pour contenir efficacement les larges hanches et les cuisses généreuses de sa propriétaire. Ses cheveux étaient une explosion de tourbillons crépus qui, de son vivant, formaient une sphère partielle et presque parfaite au-dessus de sa tête, ses doigts étaient ornés de bagues faites de bois et de métal terne, et elle gisait là sur le côté droit, pieds nus, les genoux repliés contre la poitrine, le visage tourné vers le sol. Deux ruisseaux vermillons avaient lézardé entre son buste et le caniveau avant de sécher, et le policier le plus âgé faisait de son mieux pour ne pas marcher dedans lors de ses vas et viens.



Un petit marmot malingre qui venait d'arriver parvint à faire émerger sa tête entre deux hanches qui lui barraient la route, et posa enfin les yeux sur la morte en ahanant, son front perlant de transpiration d'avoir été comprimé trop longtemps. Farid, c'était son nom, eut d'abord l'air ahuri qu'on lui connaissait bien, puis ses sourcils bondirent et sa bouche et ses yeux s'arrondirent démesurément, alors qu'il criait “Gloria! C'est Gloria! Eh ils ont tué Gloria!”. Ces pépiements emprunts d'angoisse eurent pour effet de renseigner encore davantage de badauds quant à l'identité de la femme qu'ils s’évertuaient à apercevoir par dessus les épaules de celles et ceux qui l'entouraient, et les bavardages s’intensifièrent alors que le vent prenait en vigueur. “Ah Gloria, la, heu, celle qui, on la voyait souvent au café des Mille Vertues, n'est ce pas?” bredouilla Mr de La Roseraie, un vieil homme en redingote élimée, dont les quelques cheveux restant battaient au rythme des rafales. Ses joues avaient pris une teinte rosée, et son regard s'était fait fuyant sitôt que le nom de la défunte avait été prononcé. À son bras, une dame rondelette aux lèvres pincées fronçait ses sourcils fort bien dessinés ainsi que son nez, comme si une odeur particulièrement fétide venait d’emplir la rue tout entière. “Quoi, Charles, vous n'avez pas mis les pieds dans ce troquet puant dites-moi ? Allons?” siffla-t-elle en rentrant la tête dans le col de son manteau où ne subsistaient plus que quelques touffes de fourrures éparses. Son compagnon rougit de plus belle et toussa, avant de protester qu'il n'en était rien et qu'il n'y aurait même pas songé. Il eut été bien incapable de lui avouer que dans les bras de Gloria -et d'une de ses amies disparue d'une cyrrhose l'année passée- il avait découvert des sensations qui l'avaient transporté loin, bien loin de Noailles, de Marseille et de la Méditerranée même. Faisant la moue pour cacher sa détresse, Mr de la Roseraie se contenta donc de marmonner des remarques acerbes sur les maladies que l'on disait pulluler autour du café sus-cité. 



Juste devant lui, une femme d'une trentaine d'années au visage grêlé et à la silhouette chétive flottant dans une robe miteuse et grise claquait des dents en réajustant son écharpe, le regard perdu dans la foule, aux prises avec des émotions qu'elle réprimait tant qu'elle pouvait. Les sous entendus sordides qu'elle entendait dans son dos la faisait grimacer, mais Divotta restait muette, secouant la tête par moment comme pour chasser des pensées malvenues qui revenaient sans cesse. Elle se revoyait jalousant les formes de Gloria, et épiant d'un œil mauvais cette concurrente pleine de vitalité qui attirait sans peine les clients venus parfois du Panier ou des abords du Palais Longchamp pour s'offrir ses charmes. Puis cette dispute avec elle, au cours de laquelle Divotta avait appelé ses cousins corses à l'aide avant d'être prise de regrets en les voyant démolir l'Africaine au beau milieu de la rue dans l'indifférence que la nuit prête aux faubourgs Marseillais. C'était il y a 5 ans peut-être. Depuis, la vie étant ce qu'elle est dans ce coin du monde, elles avaient finit par prendre bouche, et malgré les dents qu'elle avait perdu dans l'affaire, Gloria lui avait plus ou moins pardonné, en tout cas au point de l'aider à se débarrasser d'une énième grossesse malvenue et de garder le silence à ce sujet. Lorsque Divotta avait fini par sortir du circuit, leur relation était resté cordiale, même si la chétive faisait mine d’ignorer son ancienne collègue si le besoin s'en faisait sentir, pour cause de Jules à son bras ou de nouvelles amies qui n'auraient pas compris pourquoi elle saluait ainsi une noiraude immense et court-vêtue. Elle frissonna en secouant de nouveau la tête, jouant du bout du pied avec un paquet de cigarettes vide qui traînait, prise d'un mélange de honte et de colère qu'elle ne parvenait pas à endiguer.



Sur sa droite, le capitaine Boghossian, l'un des agents de police présents sur place, perdait patience, fatigué de devoir répéter constamment ses consignes à la foule abrutie qui se pressait contre lui et ses collègues comme des bovins pris de panique. Sa moustache blanche était trempée de sueur, et son front perlait également malgré le froid vif et les bourrasques qui faisaient s'envoler chapeaux et casquettes. ”Reculez messieurs dames” s'époumonait-il “laissez nous travailler enfin!” Sa voix ne le laissait pas transparaître, mais il était en proie à une confusion dont il n'avait aucunement l'habitude. Car la femme qui gisait là, juste derrière son pied droit, dans une marre de sang presque noir, ne lui était pas inconnue. Il ne pouvait compter le nombre de fois où, patrouillant dans le quartier en voiture, il lui avait ordonné de venir à lui et de répondre à “des questions”, dans le seul but de se perdre au milieu de son décolleté plongeant sans bouger de son siège. Même lorsqu'il lui faisait perdre des clients, elle était presque toujours souriante et le saluait en s'approchant de son véhicule. Puis, en se penchant pour s'accouder à la portière côté conducteur, elle lui donnait patiemment des réponses qu'il n'écoutait pas tandis qu'il la gratifiait de remarques graveleuses et ignorantes qui, avec le recul, n'étaient peut-être pas nécessaires. Sans qu’il ait toujours une bonne raison pour le faire, il l’avait même fouillé à deux ou trois reprises, le soir, dans des cours d’immeubles du quartier. Peut-être une dizaine de fois, certainement pas plus, décida-t-il en faisant la moue involontairement. Au moins, se disait-il en collant distraitement une taloche derrière les oreilles de Farid qui tentait de s'approcher du corps, il n'avait jamais profité de sa qualité de gardien de la paix pour abuser d'elle, au contraire de certains de ses collègues. Lui était un homme, un vrai, doué de raison et d'honneur, même s’il pouvait sans doute être un peu maladroit par moment. Soudain, quelqu'un le sortit de sa réflexion en lui marchant sur le pied et il entendit l'un de ses hommes jurer en trébuchant, poussé par la masse de voisins avide d’images macabres. “Oh!” S'écria-t-il enfin à bout de nerf, “OH! LA CON DE VOUS, RECULEZ OU JE SORS LE NERF DE BOEUF*!”. Une partie de l'assemblée se figea, mal à l'aise et impressionnée par ce haussement de ton soudain, puis reprit son bourdonnement de commérages incessants, en se bousculant moins pour éviter les coups de matraque annoncés, tandis que le ciel s’emplissait de nuages lourds et obscurs. 



Non mais il a tourné fou le condé, qu’est ce que c’est que ça” piaillait madame Civiletti, qui jouait des coudes pour s’approcher de la silhouette sans vie de Gloria. Du haut de ses 138 centimètres, elle peinait à se mouvoir dans ces conditions. Son éternel fichu rose pâle qui cachait ses cheveux blanc surplombait un nez fin et crochu et un menton proéminent, et ses sabots couverts de farine tapaient plus ou moins volontairement dans les tibias et les mollets de ceux et celles qui avaient le malheur de se trouver entre elle et son objectif. A force de s’entêter, elle finit par se frayer un chemin jusqu’au corps, ou presque, et son visage s’éclaira en reconnaissant la robe honnie qu’elle voyait passer sur le trottoir devant sa boulangerie près des heures de fermeture. Enfin, se dit-elle, enfin. Enfin cette grosse guenon vulgaire cesserait de la narguer avec ses charmes dégoûtants, son accent ridicule et ses grands sourires simiesques et contrefaits, aussi faux que ses cheveux ou son sac à main de marque. Enfin son mari, Edmond, sapeur pompier officiant juste de l’autre côté de la Canebière, ne serait plus tenter de dépenser une partie de sa paye pour inviter Gloria à boire des pastis au café des Mille Vertues, ne prétextant vouloir prêter compagnie à “une pauvre bonne femme” dont la vie serait “compliquée et dangereuse”. Dangereuse, certainement, mais elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et à ses choix de… Aîe! Madame Civiletti vacilla en regardant autour d’elle. On venait de lui infliger un méchant coup de pied dans le tibia droit, et elle trouva le coupable qui la regardait effrontément, à deux pas, en fronçant ses petits sourcils blonds, le visage fermé et les cheveux en bataille qui s’agitaient en tous sens. C’était le mioche qu’on appelait Marin, qui devait avoir 8 ans et dont personne ne semblait connaître la mère ou le père, et qui la foudroyait du regard. Il s’écria “c’est pas beau d’être jouasse quand y a une madame comme Gloria qui meurt! De toute façon, vous êtes rien qu’une vieille bique empéguée!” avant de sauter par-dessus la morte et de disparaître entre des voisins amusés. Madame Civiletti aurait bien tenté de le rattraper, mais une voix pâteuse et forte s’éleva alors, venant de quelque part sur sa gauche, et elle en oublia un instant sa douleur. 



Ouais, parfaitement, c’était… C’était une madame, la Gloria!” hurlait un homme grand et maigre au visage cramoisi, aux traits tirés et aux frusques en lambeaux, “et vous… Vous êtes juste venus la voir comme ça, et déguin va dire quelque chose, alors qu’elle était, c’était… Vous la connaissiez tous! Toi, tu la connaissais. Toi aussi là. Et toi!” Son visage hirsute était couvert de larmes et barré d’un rictus de souffrance, et il pointait un doigt noir et gonflé sur une majorité d’hommes, mais aussi quelques femmes, et tous baissaient les yeux ou affectaient de n’avoir pas vu que l’on parlait d’eux, trahis seulement par le rouge qui envahissait leurs joues et leurs fronts. “Vé la bonne conscience des… des bonnes gens! Même ceux-là qui l’aimaient bien, y a pas un mot qui sortira de leurs bouches, peuchère, vous la méritiez pas! Personne ici! Moi je l’aimais! ” il titubait en invectivant son auditoire, les yeux injectés de sang, insensible aux quelques “ta gueule eh l’ivrogne!” qui retentissaient ça et là. “Il a raison! Michel le fada, il a raison!” Scandaient Farid, Marin et quelques autres. Les policiers perdaient une fois de plus patience, et le capitaine Boghossian décida qu’il en avait assez vu pour la journée. Il s’avança vers le pauvre homme en dégainant son nerf de boeuf, et ce dernier décrivit un arc de cercle qui alla cueillir sa cible sur la tempe droite, envoyant celui qu’on surnommait le Fada s’écraser comme une poupée de chiffon dans le tas d’ordures à côté de lui, la face dans les déchets. “Et ça tu l’as mérité con?” aboya une voix d’homme quelque part. Il y eut un silence très bref, puis une bonne partie de la foule éclata d’un rire gras et contagieux au milieux duquel surnageaient d’autres insultes, on se tapait dans le dos et sur les cuisses, et même les policiers prenaient part à l’hilarité obscène qui avait envahit la rue. Inaudibles, les enfants regardaient autour d’eux, bouches ouvertes et l’air d’avoir sous les yeux une quelconque chose répugnante et innommable. Le fou rire se poursuivit encore une bonne minute, quelques personnes applaudirent, on entendit des sifflements dont il était difficile de déterminer le sens, les gens qui ne riaient pas devisaient entre eux sur le professionnalisme du capitaine, puis quelqu’un cria “ah bonne mère voici la pluie à présent!” et les conversations s’orientèrent derechef sur la misère que c’était, de devoir subir la pluie en plus du mystral. 



En quelques secondes, les gouttes se multiplièrent jusqu’à devenir une timide averse, et l’on pu alors voir la foule se disperser en tous sens, pestant contre le temps et l’automne, ne laissant là que la défunte, les quatre gardiens de la paix, et le Fada qui ne bougeait plus sur son tas d’ordures. Même les mioches avaient filé s’abriter sous un porche tout proche et commençaient à comparer les fruits de leurs rapines, puisque les foules étaient leur terrain favori pour délester subtilement les nigauds d’une pièce ou d’une montre. Le capitaine Boghossian, après avoir conféré un instant avec ses hommes, en laissa un pour monter la garde sur le cadavre avant l’arrivée de la voiture mortuaire, et s’en alla avec les autres écluser quelques verres près de l’église des Réformés, pour se réchauffer. Il était presque midi. La rue s’était vidée en l’espace d’une poignée de minutes, et l’on entendait plus que le crépitement de la pluie sur les pavés et les déchets. Les gabians s’étaient envolés dès les premières gouttes, retournant vers la mer, et les curieux qui avaient ouvert leurs fenêtres pour assister au spectacle les avaient rapidement refermé avant de retourner vaquer à leurs diverses occupations. L’agent qui restait frissonnait en espérant que le corps serait enlevé au plus vite, pour lui permettre de rejoindre ses collègues et de quitter ce quartier suintant le crime et la saleté.



A ses pieds, la robe de Gloria se gorgeait déjà d’eau, prenant une teinte plus sombre, et les sillons noirâtres qui avaient coulé autour d’elle se diluaient dans les grosses gouttes qui tombaient de plus en plus vite. Des filaments rouges foncés s’en échappaient même, avant de rejoindre le bords du trottoir, puis les égouts, et l’oubli. 






* Nerf de boeuf: 

matraque faite d'un ligament de bœuf desséché, utilisée par la maréchaussée et certains brigands, notamment au cours du 19ème et 20ème siècle





L'attente

 

Nouvelle écrite à partir du thème éponyme, et de la contrainte suivante: "l'histoire devra comporter une règle absurde"

Il lui fallut un long moment pour parcourir l’unique quai craquelé et poussiéreux, niché entre deux voies et ponctué d’escaliers menant bien plus haut. Des silhouettes étaient assises aux bords de la plateforme des deux côtés, d’autres passaient furtivement de l’un à l’autre, insaisissables et troubles, mais elle ne s’en préoccupait pas. A part le vent et quelques éclats de voix, elle n’entendait que le bruit de ses propres pas qui résonnait faiblement dans le tunnel que formait la station. Lorsqu’elle l'aperçut, l’homme était assis au bord du quai, avec ses longues jambes qui se balançaient mollement au-dessus des voies. Elle s’approcha de lui et vint se tenir debout à ses côtés, en silence. Il était mince et immobile, ses larges épaules affaissées et sa tête bouclée légèrement penchée en avant. Son visage sec était cramoisi et barré par une moustache rousse et grise, ses joues parcourues des rides de celui qui a beaucoup ri. Il maintenait sous son bras droit un cylindre en acier d’un mètre cinquante de long, au bout duquel pendait un long fil blanc attaché maladroitement, qui disparaissait au milieu du flot multicolore qui défilait à ses pieds et dans lequel était plongé son regard. Sa main gauche reposait près de sa cuisse, battant de temps à autre un tempo muet. À côté trônait un grand seau un peu rouillé et vide. Ils restèrent ainsi un moment, à regarder défiler les couleurs et le reste. Puis l’homme soupira longuement et, sans se tourner vers elle, il se mit à parler. 



T’es revenue.” Sa voix était grave et lasse, et il laissait de longs silences s’interposer entre chaque grappes de mots. “Parfois, j'aimerais que tu me laisses tranquille.” Elle eut un sourire poli, et chuchota “C’est la règle, tu sais. T’as pas fait bonne pêche on dirait”. Un ricanement bref et fatigué secoua les épaules de son interlocuteur. “Non, mais ça ira. J’attends.” Devant eux, ondulant sur les voies, des formes plus ou moins nettes se succédaient, s’entrelaçaient et se superposaient parfois. Les yeux de l’homme semblaient les parcourir à toute vitesse, bondissant de l’une à l’autre, revenant sur celle-ci, ignorant rapidement la suivante… Elle observa un instant ce manège immuable puis murmura “Je te l’ai déjà dit mais, beaucoup n’ont pas la chance d’avoir autant de choix”. Il ne répondit rien, mais sa mâchoire se contracta et ses paupières se fermèrent. Quelques minutes passèrent ainsi, quand soudain le fil blanc se tendit et l’homme manqua de laisser échapper le bâton de métal. Il le serra contre lui du bras droit en rouvrant les yeux, les narines frémissantes, le regard tout entier concentré sur la scène qui avait failli emporter son unique possession en accrochant l’extrémité du fil. Là, devant eux, au milieu du jaillissement constant de couleurs, une jeune blonde joviale riait aux éclats dans un décor montagneux, serrant dans ses bras l'homme qui semblait ici plus vieux. En quelques secondes, la blonde devint plus âgée, et on la voyait berçant précautionneusement un nourrisson aux traits rappelant ceux de l’homme dans un canapé miteux, alors que derrière elle la pluie battait au carreau sans relâche. Puis elle… L’homme tira un grand coup sur le cylindre, et le fil sortit tout entier du torrent, laissant partir l’apparition qui se dilua rapidement dans l’obscurité du bout du quai. 



T’as pas envie de partir d’ici un jour?” Elle avait posé la question avec douceur, connaissant déjà la réponse. “Si… Bien sûr que si.” grogna l’homme. “Mais pas n’importe comment.” Autour d’eux, des silhouettes quittaient régulièrement la plateforme, vite remplacées par d’autres qui s’installaient aux bord des quais et laissaient pendre des fils au-dessus des voies inondées de couleurs. Elle s’accroupit et resta là, le regard dans le vague, avant de tourner légèrement la tête pour poser les yeux sur lui. Ses sourcils qu’il fronçait presque en permanence depuis quelques années avaient modifié ses traits, rendant son visage plus dur et plus ridé, tandis que les traces de son style de vie achevaient de racornir ce qui avait été une bouille de grand enfant plein de joie plus que de doutes. Alors qu’elle l’étudiait ainsi, le fil blanc se tendit à nouveau, et une scène remonta à la surface, on y distinguait une architecture distante et des écrits inintelligibles, l’homme et des jeunes gens se prenaient dans les bras sur une plage, puis les mêmes randonnaient dans une forêt dense et polluée. Mais elle n’y faisait pas attention, toute concentrée sur les effets que produisait cette apparition sur le visage de l’homme. Il pinçait les lèvres, regardant par moment dans le vide comme si des souvenirs lui revenaient, comme si des possibilités se faisaient jour dans son esprit calcifié. Il se renfrognait, analysait, détaillait de nouveau la scène. Elle soupira imperceptiblement. L’homme n’avait jamais su faire mystère de ses émotions. Il secoua la tête et retira le fil du courant, laissant s’échapper la chimère sans plus lui prêter attention. “Je me fous de ton avis” marmonna-t-il. Elle se releva et entreprit de marcher à pas lents autour de lui. “Tu bois encore?” demanda-t-elle à voix basse, mais sa voix sembla résonner dans la station. Un ange passa, l’homme baissait la tête. “Quand… Quand je pense à toi”. Il contractait les mâchoires à présent, les yeux plissés. Le fil accrocha de nouveau quelque chose mais il tira sur le tube métallique sans même y accorder une seconde et les images disparurent. “Tu devrais rire, sortir, partir, ça te ferait du bien. T’as de la chance, tu sais.” Elle avait dit ces mots d’une voix calme, où perçait une pointe de lassitude. L’homme ricana. “Conseil inestimable, merci.” Puis il ajouta sèchement “Pourquoi tu reviens à chaque fois? Pourquoi moi?”. “C’est la règle.” “La règle…” répéta-t-il. 



Le temps passa, les silhouettes du quais changeant rapidement en emportant leur seau avec elles, on entendait par moment des éclats de rires, des gémissements et des promesses, emportés par des bourrasques ininterrompues. Les scènes qui alpaguaient le fil de l’homme se succédaient, montrant des paysages exotiques, des instants de créations intenses, des rencontres. Il les laissait toutes échapper sans exception, après les avoir analysé quelques instants. Comme chaque fois, elle entreprit de lui poser des questions, de le bousculer, de le complimenter parfois. Et comme chaque fois, il restait vague, prenait la mouche, se dérobait. Elle finit par s'asseoir à ses côtés, et se perdit avec lui dans l’observation du tourbillon bigarré qui n’en finissait pas de se déverser le long des voies. Au bout d’un long moment, elle se releva sans rien dire, et comme elle s’apprêtait à partir, il murmura “Je sais ce que je dois faire, t'inquiète pas. J’attends juste le… J’attends que… Que je sois… Bon. Tu sais très bien ce que je veux dire.” Il respirait fort, soufflant comme pour garder sa contenance. “Tu attends, oui.” répondit-elle distraitement. Elle jeta un regard sur la scène qui venait de tendre une fois de plus le fil, on y voyait une femme à la peau sombre, souriante, qui dévisageait l’homme avec tendresse, puis tout les deux marchant sur un chemin escarpé et bordé de végétation luxuriante, un chien élancé menant la marche. Mais en surface, flottant comme un embrun au-dessus de ces images mouvantes, on distinguait le reflet du regard de l’homme assis sur le quai. Il était plongé dans le sien, ignorant ce qui se déroulait en dessous. Ils se regardèrent ainsi un instant, puis elle soupira et tourna les talons, s’éloignant d’un pas rapide. “A bientôt” lança-t-elle simplement. Elle l’entendit réprimer un sanglot. Au bout d’une vingtaine de mètres, la voix de l’homme emplit la station, tremblante et brisée par moment: “Ne reviens pas je t’en supplie, oublie la règle”



Elle secoua la tête, en évitant deux silhouettes enlacées qui prenaient la direction des escaliers, portant entre elles un seau d’où jaillissait une myriade de couleurs chatoyantes, puis souffla pour elle-même.



C’est toi qui l’a écrite”





TU CROIS QUOI??


 

Nouvelle écrite à partir du thème éponyme et de la contrainte suivante: "l'histoire devra comporter une scène comique impliquant un chien"

Il était environ onze heures du matin au quatrième étage de l’immeuble un peu tordu du 7 rue des Petites Ecuries, et tout autour également d’ailleurs. Derrière la porte de l’appartement de gauche, celle dont la peinture craquelée disparaissait sous les autocollants et inscriptions diverses, sommeillait un canidé des plus insolites, qui battait l’air d’une patte chétive dans une quasi obscurité. S’il avait fait moins sombre, on aurait pu se rendre compte que l’animal, outre sa petite taille et son âge avancé, était fait d’une façon qui prêtait à confusion: privé d’appendice caudal, court sur ses appuis et en longueur, il était également presque dépourvu de museau et n’avait pour oreilles que de minuscules promontoirs qui se dépliaient à peine. En conséquence, il était à peu près impossible de déterminer où se trouvaient l’avant et l’arrière de l’animal. Étant presque aveugle depuis deux ans, celui-ci n’aurait d’ailleurs guère pu nous aider en ce sens, eut-il été doué de parole. Près de lui, sur les lattes usées qui formaient un parquet peu entretenu, gisaient des chaussettes de différents modèles, une flasque de William Peel et une de Ballantines -vides-, des bouteilles de Super Bock -toutes vides également-, quelques pièces rouges et, près de la fenêtre du minuscule salon, un cendrier qui débordait généreusement. L’appartement aurait été baigné de lumière à cette heure-ci, si les trombes d’eau quotidiennes de cette fin d’été avaient bien voulu cesser de malmener le dix huitième arrondissement de Paris et ses alentours. Dans l’unique chambre du logement, étalé au milieu d’un lit défait, un petit trentenaire hirsute, plus ou moins barbu et portant une salopette orange représentait la seule présence humaine du logis. 



Il se tordait et se retournait dans ses draps pour conjurer la douleur indicible qui lui serrait les tempes, conséquence logique des flots de whisky de la veille, quand on frappa à la porte. Des coups secs et rapides, qui lui perçaient le crâne comme autant de pics à glace miniatures, et finirent par lui arracher des grognements plaintifs sans pour autant lui permettre d'ouvrir ses yeux bouffis. “Mmmrgr pasquvoc’quya quoi?” s’enquit-il à voix haute, et ce coassement en s’échappant de ses lèvres lui rappela qu’il était en vie, et qu’il fallait probablement faire quelque chose sous peu pour prolonger cet état de fait. “Gerefsquyaquoisqu’sfutaaaaain” s’exclama-t-il donc, en réalisant petit à petit son statut d’être humain et en se passant les mains sur le visage. Une odeur de solvant le prit immédiatement à la gorge et il hoqueta, rôta et dû mobiliser une énergie admirable pour ne pas rendre une partie des aliments de la veille sur son oreiller. Sans comprendre comment, il se retrouva assis sur son séant et son lit, les yeux entrouverts, un rictus d’incompréhension mêlé de confusion sur le visage. Son esprit se désembruma juste assez pour lui permettre d’attraper la bouteille de soda remplie d’eau qui traînait à ses pieds, et il but en renversant la tête en arrière et en tentant autant que possible de rassembler ses pensées, qui par chance n’étaient pas nombreuses. Bien. Il s’appelait Salim, il était sans emploi, il n’était pas marié… C’était déjà pas mal pour le moment. 



Ayant vidé la bouteille, il ouvrit les yeux et ne put que remarquer les nombreuses taches et éclaboussures d’origine inconnue qui couvraient le plafond. De la peinture, espéra-t-il. Il fronça les sourcils et baissa le menton, faisant face à la petite fenêtre qui jouxtait le lit. Le battant droit était brisé, et un drapeau blanc au milieu duquel un symbole ressemblant à deux “S” arrondis se croisant au milieu, ou a quatre virgules reliées par leur partie la plus fine, pendait au dehors au milieux des bourrasques pluvieuses. “paYs bAsque en fOrCe” clamait une inscription au marqueur sur le manche du drapeau, qui était passé dans la barrière métallique, et dont l’extrémité reposait sur le sol devant lui. Il n’avait aucun souvenir de la suite d’événements nécessaire pour justifier la présence de cette bannière à la fenêtre, et fit un effort considérable pour se concentrer avant d’abandonner en réalisant que les coups à la porte n’avaient pas cessé  et qu’ils avaient même plutôt tendance à s’intensifier. Pris d’une soudaine angoisse, il voulut crier qu’on le laisse tranquille mais ne parvint qu’à baragouiner une plainte enrouée, et décida de choisir une autre solution. De l’eau, d’abord. En quantité, il lui fallait de l’eau. 



Il prit  une profonde inspiration et se leva d’un bond mais manqua de tomber à la renverse, le sens de l’équilibre n’ayant pas suivi, avant de se rattraper au chambranle de la porte. Il décida de se tenir ainsi au mur, le visage écrasé contre le papier peint jauni, les genoux flageolants, et de progresser vers un évier, un frigo ou une douche. Voilà qui ressemblait à un plan solide, n’étaient-ce les coups répétés sur la porte qui lui poignardaient les méninges et l’empêchaient de formuler des pensées cohérentes. De frustration, il ferma les yeux et se rendit compte que l’absence de lumière directe allégeait un peu ses souffrances. Un vague sourire barra son visage rugueux de barbe naissante, découvrant une dentition approximative, et il se dit qu’il restait de l’espoir, au fond. C’est précisément à ce moment-là que son pied gauche, encore chaussé d’un mocassin bleu nuit, atterrit sur une créature innommable, provoquant chez cette dernière un hululement de douleur et de surprise, et envoyant valdinguer Salim contre le mur opposé. Il s’écroula au sol en battant inutilement l’air de ses deux bras et en braillant “ah mais merde non!”, ce qui eut pour effet d’augmenter encore le volume des chocs qui ébranlaient la porte sans discontinuer. Une fois à terre, allongé sur le côté gauche au milieu de paquets de chips vides, Salim ouvrit les yeux en grimaçant et aperçut ce qui ressemblait à un cylindre de fourrure éparse, qui tournait sur lui-même en jappant dans la petite pièce qui servait de salon, à côté de la porte d’entrée. De toute évidence, c’était une sorte de chien. Avait-il un chien? Il cligna des yeux une fois, puis deux, et décida que non. En revanche, une information capitale avait commencé à émerger dans son esprit. Il avait un genre de rendez- vous. 



Et c’est alors qu’il se relevait péniblement que la réalisation vint le frapper comme un chassé dans l’estomac: Il s’appelait Salim, il était sans emploi, et c’était pour mettre fin à ce descriptif peu reluisant qu’il avait justement rendez-vous ce jour dans une agence d’intérim près de… De retour à la verticale, il courait maintenant en tous sens -en évitant tant bien que mal le chien qui sautillait entre ses jambes- à la recherche de son téléphone portable, d’une pièce d’identité, de son autre chaussure, et d’une source d’eau. Au bout de quelques secondes, ayant convenu que l’hydratation devait rester sa priorité pour l’instant, il se rua sur l’évier du coin cuisine et, alors qu’il engloutissait près d’un litre et demi d’onde tiède, remarqua son mocassin manquant qui gisait sous des verres à shot près du syphon. Il s’en empara et l’enfila, rasséréné par ces petites victoires successives, avant de foncer vers la porte, sur laquelle une foule de post-it avait attiré son attention. Il lui semblait qu’il y trouverait l’information qu’il lui manquait, et il ne se trompait pas. Une bonne partie d’entre eux portaient des messages et dessins osés à la gloire du pays Basque datant probablement de la nuit passée, et les différentes écritures prouvaient qu’il n’était peut-être pas seul responsable de l’état de l’appartement. Mais le seul post-it de couleur verte fluo, un peu à l’écart, mentionnait bien “rdv Adecco St Lazare 18/06 12h30 te foir pas frer”, et frétillait au grés des coups ininterrompus qui en rendait la lecture hasardeuse. Victoire, une fois de plus. Un coup d'œil sur l’horloge en plastique qui pendait au mur derrière lui appris qu’il était bien onze heures vingt deux. Salim réfléchissait à toute vitesse: il pouvait encore y arriver, il lui fallait simplement… Ses clefs, avant toute chose. Il se retourna vers la porte d’entrée et les trouva là, dans la serrure. Au sol, près du petit frigo, il ramassa une enveloppe qui contenait sa carte d’identité et un CV tout froissé et largement embelli. La chance tournait, il le sentait. Il la fourra dans sa poche, fit demi-tour et ramassa une chemise qui traînait près des flasques vides avant de l’enfiler par-dessus sa salopette. Il devait avoir une allure décente, et surtout arriver à l’heure, donc partir sur le champ. Après un moment de flottement -ayant momentanément oublié où il se trouvait- il alla s’asperger le visage d’eau au-dessus de l’évier en grognant pour se donner du courage, ce qui lui permit de remarquer ques ses mains étaient toutes deux couvertes de peinture de différentes couleurs. Ça expliquait certainement les odeurs de solvants. Il les frotta un instant puis, perdant patience, se dirigea à nouveau vers la porte, le chien sur ses talons. Ce dernier ondula entre ses chevilles et manqua de nouveau de le faire tomber à la renverse, et il jura entre ses dents en le ramassant, le maintenant calé contre son torse avec son bras gauche, avant de pousser la poignée.



Il décida d’ouvrir la porte d’un coup pour prendre de court l’inconnu qui le torturait sans merci depuis le réveil, et se retrouva face à face avec une petite dame ronde et vêtue de frusques criardes -en laquelle il reconnu sa propriétaire- flanquée d’une armoire à glace toute en noir, le poing toujours levé comme pour continuer à toquer. Un ange passa, et Salim remarqua que les deux responsables de son réveil le dévisageaient, bouche entrouverte et sourcils légèrement décalés, mais il décida de prendre l’initiative et bondit sur la droite de l'homme en noir, claquant la porte derrière lui et dévalant les escaliers en grimaçant. La petite dame avait repris ses esprits et s'époumonait derrière lui en réclamant son loyer qui avait “trois semaines de retard, une fois de plus” et son gorille baragouinait des menaces inintelligibles, mais il ne les entendaient plus, tout focalisé qu'il était sur la possibilité d'un emploi futur.



Dans la rue, il se rendit compte qu’il ne pleuvait plus, qu’il faisait effroyablement lourd, et qu’il portait toujours le chien dans ses bras. Il s'accroupit pour le libérer, avant de se raviser après un instant d’hésitation. Il se redressa donc et se mit à courir vers le métro, slalomant entre les inconnus formant la foule habituelle rassemblée devant les salons de coiffure. Il crut entendre quelques invectives mais ne s’en formalisa pas, et parvint à la station Château d’Eau, la respiration sifflante mais la détermination intacte. Il pouvait y arriver, c’était encore possible, il lui fallait y croire. En s’engouffrant dans les escaliers, il fouilla sa mémoire pour comprendre d’où pouvait bien provenir l’étrange quadrupède qu’il tenait à présent sous le bras gauche, mais rien ne vint. Secouant la tête pour chasser ces pensées inutiles, il s'apprêtait à profiter du passage d’un usager pour passer le portique lorsqu'il s'aperçut qu’il était l’une des rares personnes dans l’entrée de la station à ne pas porter un uniforme “Police” ou “RATP Sûreté”... Et qu’il semblait attirer leur attention. Il se figea, entendit le chien couiner dans ses bras en percutant le tourniquet, et entama une marche à reculons, avant de tourner les talons et de grimper quatre à quatre les escaliers menant vers la sortie. Tout ceci n'avait pas d'importance, il pouvait y aller à pied, il le sentait. 



Une vingtaine de minutes plus tard, il arrivait enfin devant le 84 rue d’Amsterdam, en nage et en courant, les poumons pleins de braises et les yeux plissés par l’effort fourni. Il s’appuya contre une poubelle et fit de son mieux pour reprendre son souffle, se passant l’avant bras sur le front pour en dégager la transpiration abondante. Deux minutes passèrent ainsi, au cours desquelles il remarqua confusément que le chien n’était plus sous son bras, mais aussi qu’il n'avait pas pris de douche, ne s'était pas lavé les dents ou rasé, et surtout qu’il n’avait aucune idée de l’heure qu’il était. Une jeune femme qui passait accepta de lui donner cette dernière avant de s’éloigner à pas rapides. Il était midi deux. Salim soupira et entra dans l’agence d’intérim en se tenant aussi droit que possible, le cœur battant à toute vitesse, plein de fierté d’avoir réussi ce qui relevait de l’impossible voici moins d’une quarantaine de minutes. 



Une demie douzaine de personnes étaient assises sur des sièges en plastique bleus contre le mur à droite du bureau d’accueil. La réceptionniste, une petite rousse à l’air doux et rêveur, leva la tête en entendant son “bonjour” un peu enroué, et eut un mouvement de recul qui avait certainement à voir avec son haleine. Il se lança: “Haha, pardon, heu, bonjour oui, je suis monsieur Salim Luchon, j’ai rendez vous aujourd’hui à, heu, midi, hehe.” Sa voix était moins rapeuse, il prenait de l’assurance, il le sentait. Elle ne répondit pas, et le dévisageait, les sourcils très hauts sur son front, la bouche ouverte. Après un court instant, il continua “Pour le boulot de… C’est bien aujourd’hui hein? On est le combien s’il vous plaît? On est bien le 18?” Elle fit “oui” de la tête. “Ah, bah parfait alors!” ricana-t-il, mal à l’aise, toujours à bout de souffle. Il transpirait toujours, et le silence de la rouquine commençait à l’agacer. Elle se mit à taper quelque chose sur son clavier sans le quitter des yeux, et le bruit des touches vint lui malmener la matière grise et lui rappeler son réveil douloureux. Une vague nausée s’empara de lui. Un moustachu entre deux âges, petit et presque chauve, entra dans la pièce et commença à poser une question à la réceptionniste, avant de s’interrompre en le regardant. “Je… Je peux vous aider monsieur?” coassa-t-il en bombant le torse. “Nous n’avons rien à…” commença-t-il. “Oui heu, j’ai rendez vous aujourd’hui, avec quelqu’un d’ici, pour le boulot de…” Il ne finit pas sa phrase, regardant tour à tour la petite rousse et le petit chauve qui le fixaient, interdits. “Vous pouvez vérifier avec qui est mon rendez vous s’il vous plaît?” enchaîna-t-il en haussant le ton. Une femme d’une cinquantaine d’année entra à la suite du chauve, une pile de dossiers à la main, et s’arrêta en voyant Salim. Personne ne pipait mot, et la gueule de bois achevait de rendre le moment exaspérant pour ce dernier. Serrant les dents dans un sourire crispé, il joua son va-tout: “Bonjour, j’ai vraiment besoin de ce rendez-vous, j’ai pas eu une matinée facile, et pourtant je suis arrivé à l’heure, alors que… Bon, je m’appelle Salim Luchon, et je voudrais seulement savoir avec qui j'avais…” C’est alors qu’il s'aperçut en regardant autour de lui que les autres personnes qui attendaient ne détachaient pas leurs regards de sa figure, et que certains avaient même braqué l'objectif de leur téléphone sur lui. Le moustachu chouina “Je vous demande de quitter les lieux, sans quoi…” Et c’en fut trop. Salim tapa des deux mains sur le bureau en braillant “NON MAIS VOUS M'ÉCOUTEZ OU PAS C’EST PAS POSSIBLE QU’EST CE QUI VOUS PRENDS LÀ? TOI LÀ, TU CROIS QUOI, QUE JE SUIS UN CLOWN OU QUOI?” Quelqu’un eut un petit cri aigu, derrière lui. “TU CROIS QUOI? OH!! RÉPONDS, TU CROIS QUOI? ” répéta Salim, avant que son regard ne soit attiré par son reflet dans la vitre au-dessus de la réceptionniste, qui se ratatinait sur son siège. Il se pencha en avant pour mieux voir, et maugréa “Ah… Ah oui…” en tournant la tête pour apprécier l’étendu des dégâts. Ses joues étaient ornée de deux pénis rouge (à gauche) et bleu (à droite, donc) aux proportions ambitieuses, et leurs couleurs complimentaient assez bien l’eyeliner violet qui entourait ses deux yeux injectés de sang, ainsi que les drapeaux corses et marocains qui ornaient ses tempes. Des tâches de peinture bigarrées couvraient aussi son cou et une partie de ses cheveux, et pourtant tout cela se remarquait à peine, tout bien réfléchit, lorsqu’on prêtait attention à son front, sur lequel figurait le même symbole que celui qu’il avait vu sur le drapeau en se réveillant. Deux S majuscules et arrondis se croisant au milieu, ou quatre virgules reliées par leur partie la plus fine, le tout formant clairement, se dit Salim en pinçant les lèvres, une sorte de croix gammée arrondie peinte avec application, et entourée de divers dessins arnachisto-érotiques dont le niveau n’honorait pas les auteurs. “C’est…” balbutia-t-il après un silence pesant. “C’est une croix basque, en fait, et, heu, fun fact…” Son visage à présent cramoisi le brûlait, et il suait toujours à grosses gouttes. Quelqu’un toussa quelque part. 



Lorsqu’il sortit de l’agence quelques secondes plus tard, écarlate et se frottant le visage à l'aide de gel hydro-alcoolique pour retrouver une apparence acceptable, il pleuvait à nouveau à verse. Il commença à remonter la rue d’Amsterdam, nauséeux et bouillonnant de rage, lorsqu’il aperçu le chien. Ce dernier tentait vraisemblablement de marcher dans sa direction, mais ne parvenait qu’à se cogner encore et encore dans une barrière de travaux qui lui barrait la route. Comment avait-il bien pu parvenir jusqu’ici? Salim s’arrêta un instant, et se rendit compte qu’il s’identifiait à ce clébard mal fichu. Il soupira longuement, se pencha, le pris sous son bras puis se redressa en grimaçant, faisant craquer ses genoux. La marche jusqu’à chez lui fut douloureuse, mais rendue plus agréable par la pluie rafraîchissante et la perspective de pouvoir se recoucher après une bière ou deux. Arrivé dans sa rue, il tomba nez à nez avec une grande dame efflanquée qui tenait un parapluie démesuré et essayait maladroitement de coller la photographie d'un animal impossible à identifier sur un lampadaire. L’averse rendait cette entreprise futile, mais elle persistait jusqu'à ce qu'il apparaisse dans son champ de vision. Son expression passa en un clin d'oeil de l'angoisse au choc puis à une colère aux proportions bibliques, elle manqua de s’étouffer et les mots eurent du mal à sortir de sa bouche dans un ordre acceptable: “Oh, C’EST, AU VOLEUR C’EST BERNARD C’EST MON CHIEN C’EST, COMMENT, POURQUOI, VOUS LE TENEZ À L'ENVERS LÂCHEZ-LE MON CHIEN BERNARD DONNEZ-LE MOI” hurla-t-elle en lâchant le parapluie et en se jetant sur Salim. Il s’immobilisa sous l’averse et la regarda agripper le pauvre animal et lui arracher des bras sans ménagement, avant de le retourner comme un sablier et de ramasser le parapluie en couvrant de baisers la partie de l'animal la plus proche de son visage. Salim resta là, interdit, puis décida de passer son chemin en trottinant avant que la situation ne dégénère en coups et blessures vengeurs, ou que les cris attirent sa propriétaire et son colosse. Il fit tout de même un saut à l’épicerie du coin de la rue, se procura -à crédit- une flasque de William Peel, trois cigarettes et un pack de Super Bock, et repris le chemin de chez lui en marchant sous les litres d’eau qui s’abattaient du ciel. 



Lorsque la porte de son appartement claqua derrière lui, il fit brièvement l’inventaire des dégâts -superficiels, se dit-il- puis entendit une sonnerie qui venait de la poubelle sous l’évier. “Classique” murmura-t-il. Une fois son téléphone récupéré, et partiellement nettoyé, il décrocha et grogna “ouais, y a quoi?”, debout au milieu du salon. La cascade de rires de ses amis qui se félicitaient de leurs plaisanteries de la veille et le traitaient de noms divers emplit ses oreilles, autrement plus agréables que l’ensemble des sons qui avaient rythmé ce début de journée. Il soupira, chercha des yeux un siège libre de tout déchets et s’assit en ouvrant une bière, un demi sourire aux lèvres. La vie n’allait pas si mal, après tout. Mais le chien allait lui manquer.









lundi 18 décembre 2023

Le Temps des Oliviers

Nouvelle écrite d'après le thème éponyme


Derrière la vitre trempée, les immeubles défilent, impassibles et mornes, séparés parfois par des saignées de goudron mouchetées d'arbres chétifs. Sur certaines façades, d'immenses panneaux publicitaires glorifient on ne sait quoi, les glabres visages qui y trônent restant figés dans des piaillements niais. Une voix de femme grésille dans le wagon, annonçant sobrement l'arrivée imminente à Paris Gare de Lyon. A ces mots, une bonne moitié des passagers se lève, s'ébroue, se bouscule et récupère diverses affaires avant de se tenir debout dans la travée centrale, formant une file d'attente compacte et remuant de concert avec le train qui roule toujours. 


 Marin n'a pas entendu l'annonce, mais il a remarqué l'agitation habituelle qui l'a suivit. Il ne réagit pas, enfoncé dans sa veste en cuir trop large pour lui, ses boucles hirsutes aplaties contre la vitre, les mâchoires serrées. Dans son casque, les premières notes du « Temps des Oliviers » se font entendre, lancinantes, et une sensation de chute libre le saisit un instant. Son regard oscille constamment, suivant l'une après l'autre les gouttes de pluie qui strient son champs de vision à l'horizontale sans discontinuer. Quelqu'un ri, très fort, pas loin derrière lui. Il ferme les yeux et soupire longuement. Seule une gamine aux tresses roses, assises dans la rangée de devant et qui l'observe entre les dossiers de sièges, remarque les deux larmes qui glissent sur ses joues et disparaissent dans le système de ventilation situé sous les fenêtres. 


 Le train ralentit de plus en plus, et finit par s'arrêter tout à fait. Marin se lève par réflexe, et patiente alors que ses contemporains piaffent autour de lui, jusqu'à ce que tous parviennent à l'extérieur du wagon, dans la cohue prévisible des arrivées en gare. Sa valise à roues à la main, il trotte le long du quai, les yeux écarquillés, l'air préoccupé et un peu perdu. A mesure qu'il s'approche de la foule massée devant lui, son regard se pose sur les visages anxieux qui lui font face, et il soupire à nouveau. Des paires d'yeux le dévisagent brièvement, on le voit mais nul ne le regarde, et nul ne l'attend. Des sourires apparaissent, des amants s'embrassent. Des rires se font entendre, un petit garçon en béquilles est porté haut par son père, ou son oncle, ou qu'importe. Marin traverse la multitude en frissonnant, croyant voir celle qui le hante chaque fois qu'une chevelure blonde attire son attention. Une fois de plus, il n'a pu s'empêcher d'imaginer qu'elle serait là, qu'elle l'attendrait avec sur le visage cette moue boudeuse qu'il adorait. Ils se prendraient dans les bras et s'étreindraient sans mot dire, sentant à peine les autres passagers les frôler en râlant. Il lui partagerait ses regrets, ses failles, elle accepterait ses excuses, il la ferait rire, ils... 


Un homme aux yeux morts ne portant qu'une chaussure se tient devant lui, la main tendue, paume ouverte vers le plafond. Une effroyable odeur d'urine et de transpiration rance émane de tout son être. Marin n'entends pas ses élucubrations, et parvient à l'esquiver machinalement d'un bond sur le côté, percutant presque un homme âgée qui essayait d'acheter un billet à l'une des bornes automatiques présentes dans le hall 1 de la gare. Le vieil homme proteste, mais Marin est déjà parti. En descendant le parvis sous une pluie battante, il réfléchi à la soirée qui l'attend. Une demie heure de métro, puis environ dix minutes de marche. Il fera nuit lorsqu'il refermera la porte de son studio, à Montrouge. Il faudra qu'il appelle sa mère, qu'il lui parle de son travail, qu'elle fasse semblant de comprendre de quoi il s'agit. Il pourra lui dire que le rendez vous à Montargis s'est très bien passé, que les clients ont apprécié sa vision concernant les pôles d'innovation et d'excellence qui seront chargés de structurer les process lors du merger. Il pourra lui dire ce qui lui plaît et inventer des mots et des collaborateurs sans que ça change grand chose, à dire vrai. Puis elle lui dira qu'elle l'aime, et il raccrochera en forçant sa voix pour la rendre aussi joviale que possible. Ensuite, il restera assis dans son canapé élimé, à faire défiler des absurdités sur l'écran fatigué de son téléphone. De temps à autre, son regards se perdra sur le mur devant lui, slalomant entre des photos d'un couple qui n'est plus et des réminiscences colorées d'une époque où il ne pouvait pas s'empêcher de créer. Toiles, collages, silhouettes et formes abstraites ornent toujours les parois qui l'entourent, mais les ans les ont transformé, quoi qu'imperceptiblement. Là où il voyait une forme d'accomplissement, une fierté d'avoir tant essayé, expérimenté, exploré, il ne reste plus qu'une collection d'efforts vains, d'histoire trop racontées et de questions éternellement stériles. Il soupirera, beaucoup, sanglotera peut être un peu, discrètement, en écoutant une fois de plus le « Temps des Oliviers ». Il pensera à plusieurs reprises qu'il serait bon qu'il appelle quelqu'un, un ami, un collègue, une connaissance, et il passera en revue de nombreux noms dans son téléphone. Pendant de longues minutes, il en fixera un en particulier, et écrira quantité de messages aussitôt effacés, dont le contenu oscillera entre une détermination viscérale, un ressentiment puéril et des apitoiements pathétiques. Il finira par essayer de lire, cuisiner, écouter une émission et même ranger quelque coin obscur de son studio, sans accomplir une seule de ces tâches plus de quelques minutes. Puis il ouvrira probablement une grande canette de bière trop forte et trop sucrée, et... 


Une explosion tonitruante dans le ciel le ramène au présent. Il pleut de plus en plus fort, le fracas des trombes d'eau qui assaillent la chaussée est assourdissant. Voici maintenant plus de deux heures que Marin s'est assis sans vraiment y penser, sur un petit muret près de l'entrée du métro Quai de la Rapée. Ses épaules malingres tressautent faiblement, sa bouche s'ouvre et se ferme dans un monologue inaudible, ses yeux restent écarquillés. Les rares passants qui trottent tant bien que mal en agrippant leurs parapluies le remarquent à peine, figure cocasse ruisselante et presque immobile. Depuis quelques années, il est devenu difficile de lui donner un âge, tant ses traits se sont tirés. Sa veste en cuir, ses grands yeux sombres et ses cheveux bouclés le rajeunissent un peu, mais le reste de son accoutrement évoque plutôt un col blanc de petite classe moyenne, usé et fripé. Sur son omoplate droite, un vieux tatouage abîmé proclame toujours un slogan utopique qu'il ne supporte plus, depuis que le temps est passé sans ménagement sur ses rêves et ses idéaux naïfs. Un autre éclair, une nouvelle explosion. Un souvenir flou mais réconfortant lui revient, et il est secoué d'un bref ricanement alors qu'il se revoit, à trente ans, faisant rire aux éclats ceux et celles qui l'aimaient. L'époque où il se racontait du matin au soir, celle où on lui demandait conseils et soutient. Le temps béni où une jeune femme généreuse et naïve avait cru qu'elle pourrait le supporter, malgré lui, parce qu'elle voyait en lui tout ce qu'il ne parvenait pas à accepter. Son talent, ses dons, ses faiblesses les plus béantes. Ses lèvres s'entrouvrent et il souffle « Ma petite princesse », avant de se taire à nouveau. Sept ans avaient passé. Sept ans au cours desquels il avait dû se rendre à l'évidence : sa trentaine ne serait pas « la plus belle décennie de sa vie » comme il aimait à le répéter après ses études. 


La pluie a cessé. Marin respire par petits à coup, pas tout à fait réguliers. Il ne se rends pas compte qu'il frissonne faiblement, ni qu'un filament poisseux relie le bout de son nez au sol, entre ses jambes. Ses pensées se croisent et se remplacent, monologue éreintant et cacophonique qui le mène immanquablement aux mêmes conclusions apparemment inéluctables. Plusieurs fois par minute, il pose la main sur la poche gauche de sa veste, là où se trouve son téléphone, comme pour s'assurer qu'il ne vibre pas. Tout aussi régulièrement, il jette des coups d’œil à sa gauche, près de la sortie de métro, et se demande si les quatre jeunes qui y font le pied de grue pourraient lui vendre un peu de shit, ou quelque chose d'autre. Il se lance en lui même dans des ébauches de grandes déclarations brûlantes, d'accusations libératrices, de regrets, de tant de choses qu'il n'a pas dites et ne dira jamais. Puis il se remémore avec précision l'emplacement des épiceries de nuit qui pullulent autour de la gare, et se voit en sortir avec des sacs pleins de bières fraîches, sans parvenir à décider de la suite des événements. Il pense à la journée du lendemain, et n'arrive jamais à se voir quitter son lit. Il regarde passer des vieux en haillons, désorientés et poussant des caddies branlants, et une culpabilité absurde lui coupe la respiration. Il sanglote, gémis des « pardon » et bafouille des prières décousues. En son for intérieur, il s'approche de gouffres entêtants, au fond desquels brille une forme de libération définitive, un lâcher prise dont on ne revient plus. Sans qu'il ne le remarque, la pluie s'est remise à tomber. 


La première bière ne lui a rien fait. Il l'a vidé d'un trait, debout en silence devant l'épicerie, sa valise à la main. La deuxième l'a fait entrer dans cet état précieux où l'esprit s'émousse et où l'ego rayonne, l'espace d'un instant. Il a jeté la troisième après seulement quelques gorgées, en reniflant bruyamment. Puis il s'est mis à marcher, sans vraiment savoir vers où. Au bout de quelques centaines de mètres, il a finit par croiser deux jeunes gens occupés à tagger un rideau métallique rouillé, près de Bastille. Une fille traçait des lettres rondes et élancées à la fois, tandis que son ami semblait faire le guet. Le regard de ce dernier ne laissait pas de doutes quant aux soupçons qui pesaient sur Marin, alors qu'il s'approchait d'eux, trempé et titubant. Être pris pour un flic, ça n'était pas nouveau pour lui. Mais la défiance, l'hostilité et le mépris qu'il lu dans les yeux du gamins le secouèrent malgré tout, et il sentit le vide s'accentuer d'un coup derrière sa cage thoracique. Un vieux réflexe le poussa à saluer les deux gosses, mais ses mots s’emmêlèrent et trébuchèrent, il bafouilla et un sentiment de honte le saisit alors que les visages de ses interlocuteurs se plissaient de gène et de dégoût. Il continua sa route, à court de mots, en sanglots, priant et implorant, se maudissant à chaque pas. Avait-il déjà su aborder ainsi des inconnus ? Comment leur faire comprendre que voici à peine une poignée d'années, il leur ressemblait, traitant la vie et la ville comme des réserves d'aventures sans fin, se riant des conséquences possibles de ses excès, collectionnant les hauts faits promptement oubliés... Il ouvrit une autre bière. Qu'avait-il accompli, lors de la décennie qui s'était écoulée depuis ? Où pouvaient bien être ses compagnons d'alors ? A bien y réfléchir, il avait passé une bonne partie de son existence à chercher des modèles, des puits de vérité dont il pourrait s'inspirer. Il avait cru en trouver dans sa famille, puis au lycée, dans le monde de l'art, puis dans celui du travail... Mais inévitablement, ces exemples finissaient par se fissurer quand ils ne tombaient pas littéralement en poussière. Son père, homme bon et cultivé, était devenu en vieillissant un individu anxieux, suivant aveuglément des gourous paranoïaques et xénophobes qui répandaient leurs insanités sur le net. Quant à son mentor, celui qui avait en quelques sortes orienté son adolescence, il était mort voici presque sept ans, d'avoir ingéré trop de médicaments. Il n'avait même pas eu la décence de laisser un indice qui permettrait de savoir si son geste était prémédité. L'amour de sa vie, elle, avait finit par le rejeter, lassée par sa dépression chronique, son cynisme et le nombrilisme qui les accompagnait. Il n'y avait plus personne. La douleur, causée en grande partie par son sentiment récurrent d'être une anomalie inutile, avait finit par prendre ses quartiers en lui, pour ne plus le lâcher. Et sa vie, comme celle de tant de ses contemporains, s'était rapidement transformée en une suite d'étapes absconses, franchies par habitude, et qui ne semblaient mener nulle part. 


Le jour se lève doucement, et quelques oiseaux s'égosillent dans les rues bordées d'arbres du quartier latin. Marin a passé la nuit à errer de bancs en bancs avant d'échouer dans un petit parc, le menton couvert de morve, la respiration irrégulière. Les yeux toujours grands ouverts, le regard fixe, il paraît aveugle. Ses cheveux hirsutes frémissent dans un vent léger, alors qu'il se met à siffloter les premières notes du « Temps des Oliviers ». L'air est un peu faux, le rythme hésitant. Soudain, il se lève une fois de plus, et se traîne vers la sortie du parc en laissant derrière lui deux sacs remplis de canettes de bières tièdes. Il a tenté d'en faire cadeaux à des sans abris qui campaient près de la cabane du gardien, mais ils ne l'ont pas entendu, et il n'a pas trouvé la force d'insister. La porte du parc s'ouvre dans un long grincement, et il la tient ouverte pour laisser passer une jeune maman replète et sa poussette. Marin ne parvient pas a voir l'enfant, et la mère ne lui accorde pas un regard, alors il reste là un instant, à la suivre des yeux, puis il tourne les talons et emprunte une rue au hasard. Dans sa veste, son téléphone se met à sonner et vibrer furieusement, il s'en empare sans en regarder l'écran et le laisse mollement tomber dans le caniveau bouché. Tout son environnement paraît lointain, un peu flou, abstrait. Marin marche. Près de l'un des bancs où il s'est assis voici quelques heures, sa valise à roues chauffe doucement au soleil, seule, ouverte, béante, presque vide. A l'intérieur ne restent que quelques paires de chaussettes dépareillées, deux moitiés d'une carte visa dorée, des documents divers, et la photo écornée d'une jeune femme blonde à l'air faussement boudeur. 


 C'est sans doute l'apparence très digne et propre sur elle de la dame, sa jolie jupe un peu vieillotte, ses fins cheveux blancs bien coiffés qui ont attiré son attention. Marin s'arrête, sous un pont qu'il situe quelque part entre le quatorzième et quinzième arrondissement, et se retourne vers elle en fronçant un sourcil. Quelque chose ne va pas. En mâchant mollement un pain au chocolat sec et caoutchouteux, les bras ballants, il tente péniblement de mettre des mots sur l'incongruité de la situation. Elle est assise là sur le trottoir, le dos contre le mur et les jambes tendues bien droite devant elle, mains posées sur ses cuisses malingres. Les yeux grands ouverts, elle ne regarde pourtant rien de particulier, et son visage doux et ridé paraît surpris et un peu déçu. A peine deux mètres devant elle, les voitures et les bus passent bruyamment sans discontinuer, noircissant imperceptiblement les murs en pierres et les grilles métalliques qui forment ses environs directs. Une dizaine de mètres plus loin sur sa droite, un homme somnole sur un entassement de matelas et de frusques élimées, entouré d'emballages vides et de vieux magazines. Les rares passants les croisent sans les voir, même ceux qui se penchent pour laisser tomber quelques pièces près de l'un d'eux ne les regardent pas vraiment. « Bonjour madame », lâche Marin dans un coassement rauque. Il se racle la gorge en se grattant la joue, pas tout à fait certain d'avoir parlé. La dame ne réagit pas. Il s’accroupit près d'elle, et ses genoux lui rappellent avec un craquement sec qu'il n'a pas été en forme depuis quelques années. L'espace d'un bref instant, il se demande encore ce qu'il a bien pu être pendant tout ce temps. « Bonjour Madame, vous allez bien ? ». Sa voix est plus forte, moins enrouée, et il affiche un sourire qu'il espère avenant. Pas de réponse. Une deuxième série de craquements alors qu'il se relève, se retourne et jette un œil distrait aux inscriptions ordurières qui parsèment les affiches électorales en lambeaux, un peu partout sur les murs au dessous du pont. Une cohorte d'anges passent, le grondement des moteurs se fond dans un bourdonnement lointain. Le temps n'existe plus vraiment, et il serait bien en peine de dire si des minutes ou des heures ont passées, avant qu'il ne commence à fredonner à nouveau le « Temps des Oliviers », sans vraiment y penser. Mais il s'est arrêté très vite, le souffle coupé. Derrière lui, une voix éraillée à peine audible dans les embouteillages de la fin de l'après midi s'est élevée, et a englouti le monde : 

 « Te rappelles-tu, amour, du temps des oliviers, 

 de la chevelure rousse de nos défunts foyers, 

 de ces fleurs que jamais l'on ne verra faner, 

 du passé qui n'est plus, de sa triste beauté ? » 

Marin suffoque, il tangue d'une jambe sur l'autre, et ses lèvres s'agitent comme pour chanter en cœur, mais aucun son ne parvient à franchir ses lèvres. Dans son dos, la voix continue, déchirante, criarde, brisée mais tenace. Il se retourne et pose son regard sur la dame qui s'égosille, yeux fermés, les sourcils arqués. Elle pleure. Sur ses joues creusés, des larmes coulent sans cesse, et viennent imbiber son chandail à carreaux. Puis, son interprétation terminée, elle ouvre les yeux et se perd de nouveau dans un monde qui est le sien. Marin reprends peu à peu une respiration normale, il chancelle un moment, sursaute lorsqu'un klaxon tonitruant balaye les lambeaux du passé qui dansaient devant lui. Puis un sourire fatigué s'installe sur son visage mal rasé. « C'est une jolie chanson », dit la dame sans le regarder. « C'est la plus belle » répond Marin en s'asseyant à ses côtés sur le goudron poisseux et tiède. Spontanément, la frêle silhouette s'est remise à chanter de vieux airs oubliés, sans que son visage ne trahisse le moindre changement d'expression. Marin ferme les yeux et penche la tête en arrière en respirant profondément. Il réfléchi un court instant aux mots qu'il devrait choisir, aux questions qui l'assaillent, puis secoue la tête pour chasser ces considérations inutiles. 

 Et reste silencieux.

En dépit du bon sens

 Nouvelle écrite à partir du thème éponyme


Une vraie bonne journée de merde de plus. Réveil avec une gueule de bois lancinante, déjeuner de famille bien rance, trois heures au téléphone avec la CAF, une heure chez Pôle Emploi à l'autre bout de la ville. J'arrive chez moi après une demi-heure de sauna social non sollicité sur la ligne 2, la porte claque dans mon dos et je m'affale sur mon vieux canap' tout déchiré, la tête dans le gaz, un peu angoissé pour demain faut l'avouer. Demain ? Je dois récupérer ma petite sœur chez mon beau père à 7h30 du mat' déjà, et l'emmener à l'école. Ensuite rendez-vous chez Orange dans le 19ème à 8h45, pour ma première journée de taf, puis entretien dans le 5ème avec un éditeur pour un projet de bande dessiné qui m'obsède depuis deux ans, et pour finir je dois rejoindre Julie dans le 14ème pour boire des verres et, et... Et on verra. Elle me plaît bien Julie. Bon. Le tout, ça va être de réussir à ne pas faire le dégénéré ce soir, faudrait même couper mon portable tiens. Ah. Y a un concert de Chess, c'est vrai. Mais ça compte pas, c'est pas loin de chez moi et ça commence tôt, dans... Dans une heure, ça vaaaa ça sera terminé avant 21h, tout va bien. Le temps de manger un petit truc, très important ça, et j'y v... Qui frappe à la porte ?


Je regarde dans l’œil de bœuf, on y voit rien. Ça frappe encore, je demande qui c'est, ça recommence. C'est Nico, c'est sûr. J'ouvre la porte en pinçant les lèvres pour montrer mon agacement, il s'en contrefout et fait entrer son mètre quatre vint treize dans l'appart' en m'insultant joyeusement, un gros joint allumé aux lèvres. Je lui lance « Hey frérot j't'ai dit de pas fumer dans l'immeuble sérieux, tu fais ça chez toi ou quoi ? » en le regardant s'asseoir sur mon pouf sans enlever ses baskets montantes, et mettre ces dernières sur l'accoudoir de mon canapé. Il a pas l'air confortable du tout, avec les jambes en l'air comme ça, mais il pose en fumant avec application. « T'inquiète bébé, j'ai fumé à tous les étages en montant, tes voisins crameront jamais que c'est à cause de toi ». Il a dit tout ça sans recracher la moindre fumée, en apnée et en me tendant le joint. Je m'en saisis, soupire, tire une latte et me rassois en précisant « Bah c'est pas à cause de moi, donc c'est... » Le shit est bon. Je continue : « C'est... T'es relou quoi. Tu cherches quoi dans ton sac ? » Il ne répond pas, et sort des trucs divers et plutôt crades de son vieux Eastpack tout croûté. Des bombes de peinture, des fringues, un bout de sandwich, une boite de capotes. En quelques secondes, le planché est couvert de miettes et de tâches collantes, puis il trouve une flasque d'un liquide sombre, et enfin un petit sachet transparent. « C'est du calva de mon daron, juste pour toi bébé, et ça... » Je l'interromps en me levant, la tête un peu embrumée, et lui explique que c'est vraiment pas le jour pour ses conneries, et que je me fiche de ce qu'il y a dans son pochon. « Grossière erreur mecton, grossière erreur » il me répond en imitant un accent difficile à identifier. « En plus, à tous les coups tu vas au concert de Chess, ça va pas te faire du mal de t'ambiancer un peu, j'allais pas te proposer de prendre un taz à 19h gros, mais à ta place je me... » Il est lourd, Nico. Je chope la petite flasque et l'ouvre, ça sent l'alcool pur, le dissolvant presque. J'en bois une petite gorgée qui me brûle salement, mais y a un genre d'arrière goût sympa, on dirait. Je me rassois et on discute un peu, je recommence à avoir la patate, ça va être cool de passer une soirée d'adulte, un petit concert, une bière et au lit, pour commencer le taf' dans les meilleures conditions possibles. En tout cas, fini le bédo pour moi ce soir, suis censé avoir arrêté de toutes façons.


Le bar où a lieu le concert est blindé, évidemment, et on comprend vite qu'il va falloir faire la queue un quart d'heure pour espérer boire quoi que ce soit. On ressort donc pour fumer des clopes en attendant que ça commence, Nico me retend sa flasque et je la regarde un instant, avant de jeter un regard sur la foule qui se presse contre le comptoir. J'ai soif. Bon. La deuxième et la troisième gorgée font moins mal que la première, c'est déjà ça. Quelques minutes plus tard, on est toujours dehors en train de discuter avec deux filles aux cheveux bleus, qui ont l'air de trouver Nico très drôle, quand Chess sort en trombe du bar et nous rejoint, avec une grosse pinte dans chacune de ses petites mains et son bob enfoncé sur la tête. On se claque la bise, il nous passe les pintes et nous informe que le le concert commencera dans 2 minutes et qu' « il est temps de rentrer mes couillasses », avant de tourner les talons et de disparaître dans la masse de gens rassemblés devant la scène à l'intérieur. Je m'apprête à le suivre, mais Nico me retient par le bras et me glisse « oh frérot, on l'a déjà vu sur scène 10 fois ton pote, là on est bien non ? » Ses yeux sont rouges, et il a son expression sournoise favorite plaquée sur le visage. « Il est bon le calva ou pas ? » Il rajoute, en me souriant encore. J'hésite, en me saisissant sans réfléchir du joint qu'il me tend. Je tousse, et bois une longue lampée de bière pour calmer la douleur dans ma gorge. Aïe, c'est de la Triple Karmélite.


Une heure plus tard, à quelques rues de là, il fait presque nuit et je roule un joint en regardant Nico faire un graffiti (assorti d'un dicton ordurier) sur la devanture d'une permanence du parti Socialiste. Les deux gadjis sont mortes de rire et moi aussi, la flasque de « calva » passe de mains en mains, les couleurs sont plus vives et tout s'arrondit dans mon champs de vision. Nico termine son truc et le regarde une bonne dizaine de secondes, avant de revenir vers nous d'une démarche un peu vacillante, et de lâcher un « king ! » avec un sourire carnassier. On se marre encore, mon portable vibre et je regarde l'écran, j'ai quatre messages de Chess qui demande où on est, et trois de Salma qui m'insulte parce que je devais passer lui rendre son appareil à raclette ce soir. Merde. Bon, il est temps de rentrer chez moi, j'ai encore une chance de me rattraper et de me... Je me tourne vers le petit groupe, et boum, évidemment, Nico est en train d'en embrasser une, et l'autre, elle s'appelle Prune je crois, me regarde avec un sourire difficile à décrire. Je fais la moue en tanguant d'un pied sur l'autre, et la vois sortir de son sac une bouteille d'un truc ignoble, un genre de Passoa bas de gamme. Elle me fait un clin d’œil. Les autres se galochent toujours. Je rote en essayant de dire « scandale » en même temps, mais c'est un échec, et je me retrouve avec la bouteille dans les mains. C'est encore pire que le calva, on dirait du dentifrice au soja, je réprime un haut-le-cœur et la fille se fout ouvertement de moi en me tendant un joint. Je fume dessus en me demandant ce que j'ai pu faire de celui que je roulais y a pas deux minutes, et tousse, fort. C'est de l'herbe, clairement. Une quinte de toux incontrôlable me secoue pendant quelques secondes, j'entends à peine les vannes que me lancent les trois autres, puis une d'entre elle dit « vous voulez pas venir boire un verre à la maison, j'habite juste au dessus d'ici ». Je croise le regard de Nico et lui fait « nooooon » de la tête, avant de joindre mes mains, doigts tendus, et de les coller contre ma tempe droite en penchant la tête sur le côté, pour imiter quelqu'un qui dort. Nico me fait un clin d’œil en faisant « ok » du menton, et se tourne vers sa conquête en répondant « Ouais pourquoi pas, y a une épicerie pas loin ? »


L'appartement de la fille est assez glauque, c'est un studio avec une minuscule fenêtre et un balcon du même acabit, sous les combles d'un vieil immeuble qui a échappé par miracle à la gentrification, et les murs sont couverts de marques d'humidité. On est assis en tailleur par terre autour d'une table basse toute collante, sur laquelle trône des canettes de Goudale qu'on écluse avec application, j'ai un peu de mal à suivre les conversations. Je me lève pour aller aux toilettes, une des filles m'explique que l'ampoule ne fonctionne pas et « qu'il faut que (je) fasse attention blablabla », je trouve la pièce en question et m'assois dans le noir pour minimiser les dégâts potentiels. Y a même pas de lunette sur les toilettes, je déteste ça, mais qu'importe. Il est temps de dégainer mon téléphone, 5 messages de Chess qui est de moins en moins poli, j'ouvre Instagram et commence à scroller par réflexe quand bzzzz, ça vibre dans mes mains. Un message de Julie ! Je ferme un œil pour voir plus net, et me penche sur mon écran pour lire.


« Salut ! *émoji qui souri* ça te dit qu'on se retrouve à la Butte aux Cailles demain vers 19h30 alors ? Comme ça je te montrerai mes collages dans la rue du Pouy *émoji pinceau* *émoji qui fait un clin d'oeil* »


Tout sourire, je me rue sur mon clavier et lui répond en ricanant « Sallut oue pa sde soucie, tant que tu me casse pa sles pouy ! *émoji mort de rire* *émoji cerises* »


Message envoyé.


Message lu.


Un long silence. Je serre les mâchoires en fermant les yeux puis lâche un « PUTAAAAIN ! » en jetant mon portable contre la porte et en pestant vainement contre ma stupidité. Quel tocard ! Qu'est ce qui m'a pris ? Bon, il est encore temps de me rattraper, je vais lui dire que... Que rien du tout. L'écran de mon portable est fracassé, irrémédiablement. Il vibre à nouveau, mais impossible de déchiffrer quoi que ce soit dans l'enchevêtrement de cassures qui ont remplacé mon fond d'écran osé. Je remet l'outil à présent inutile dans ma poche et souffle bruyamment par le nez en me passant les mains sur le visage. Bon. Il est vraiment temps de rentrer.


En me levant je cherche la chasse d'eau, mais impossible de mettre la main dessus. Agacé, je remonte mon futal et ouvre la porte pour éclairer mes environs directs, ce qui me permet de m'apercevoir que je viens de pisser dans un bidet au fond duquel était entreposés tout un tas de culottes et de strings bien pliés. Juste à côté, je trouve les toilettes (munis d'une lunette rose à motifs fleuris) et un évier, que j'utilise brièvement pour tenter de laver certains des sous vêtements souillés, avant de perdre patience et de lâcher l'affaire. Lorsque je les rejoins, les autres sont en train de sniffer en silence des lignes d'une poudre blanche, que Nico continue de concasser avec sa carte bleue. Je m'assois lourdement, et m'apprête à dire quelque chose quand Prune -je crois- laisse échapper un rôt d'anthologie, puis se tape la poitrine en nous regardant avant d'enchaîner : « Vous avez déjà essayé de parler aux esprits ? Marlène, elle voit l'aura des gens, et quand on... Quand on est avec les bonnes personnes, on peut faire apparaître des versions passées de... De nos vies passées » « C'est réel. » acquiesce sa pote. « Enfin ça marche pas si on est vacciné. Vous êtes pas vaccinés vous ? Parce que les vaccins ça a été prouvé que c'était du fluor et des microprocesseurs qu'ils ont donné aux gens pour qu'on... En tout cas, on continue à manger de la viande et, alors que... Mais on sait pas d'où elle vient, la viande ! » Y a un court silence, les expressions se succèdent sur le visage de Nico : étonnement, confusion, efforts pour ne pas rire, puis je finis par dire « bah si, quand même, la viande c'est... » Mais Prune m'interrompt en prenant la voix de quelqu'un qui va divulguer un secret majeur : « Vous saviez qu'en France, plus de 154 000 adolescents disparaissaient toutes les semaines ? Et que si on en parle pas à la télé, c'est parce que les médias sont contrôlés par les jui... »


« Hey elles sont vraiment tarées les gadjis ! J'aimais pas trop où allait cette conversation, t'as capté ? » s'esclaffe Nico derrière moi, alors qu'on dévale les escaliers quatre à quatre et que les dites-gadjis nous crient des trucs qu'on ne comprends pas depuis la porte du studio. « J'te jure, une minute de plus et on finissait en HP ou sur une liste du gouvernement mon gars » je réponds en tirant sur le joint qu'il me fait passer par dessus mon épaule. On se retrouve en bas de l'immeuble, à bout de souffle, et on marche dans la rue en subissant les foudres de nos hôtesses qui s'époumonent maintenant depuis leur balcon. Après un bon moment, on finit par trouver un banc dans une rue déserte, et Nico s'emploie à rouler un énième joint alors que j'ouvre la bouteille de faux Passoa, subtilisée à la hâte lors de notre fuite improvisée. Je bredouille « Hey, moi je... je bois un dernier coup et après genre, après je rentre, il est quelle heure ? » « Il est 22h04 bébé, t'inquiète t'as le temps » me répond mon pote en ricanant, toujours pas remis du bourbier dans lequel il nous a entraîné. « Si tôt que ça ? Tu mens ! » je lance sans recracher la fumée de mon joint. Impossible de faire confiance à Nico, aussi tentante que soit sa réponse. Il enchaîne : « En vrai si je te jure, une fois chez elles on a bu vite fait, puis t'es parti aux chiottes et on s'est barré juste après quasiment... » Il a raison. J'écrase le pétard et bois la fin de la bouteille d'une traite, mais ça passe mal et je me lève à la hâte pour aller m'appuyer contre un arbre. Ça remonte. Ça ressort. Je reste là un moment, à me vider bruyamment, puis ça va mieux, et je me redresse. Nico est toujours assis sur le dossier du banc, et fait des ronds de fumée en me regardant et en me tendant une petite bouteille d'eau. En quelques gorgées, je la termine et le remercie, mais le voilà qui me montre une petite pilule blanche qui trône dans la paume de sa main. « Ah non c'est mort mec, je suis... Faut que je... » Je tente. « T'inquiète bébé, je n'ai que ton bien être en tête. C'est du FZ22F, ça fait baisser les effets de l'alcool, et c'est même utilisé pour tuer les gueules de bois ». Il souri. « Sérieux ? » je tente à nouveau. « Il paraît ouais » il m'achève. J'observe la pilule en fermant un œil, et finis par annoncer « Je vais en prendre qu'une moitié, parce que... parce que j'ai pas tant bu, en plus, en fait. » Et sans attendre, je la casse entre mes dents, et en avale la plus grosse partie. Nico éclate de rire, et chantonne « moi non pluuuuus » avant de me prendre ce qui reste de la pilule et de la poser sur sa langue. Puis il reprend une expression sérieuse et me fixe dans les yeux en me prévenant : « par contre y a moyen que ça nous donne un peu envie d'danseeeeer !!! » Je le regarde, consterné, et le maudis en lui garantissant que je vais rentrer chez moi, que c'est la dernière fois que je sors avec lui, que c'est un faux frère qui ne mérite pas mon amitié, et que je me casse.


L'ambiance dans la boite est électrique, ça fait un bout de temps que je me trémousse sans m'arrêter, il fait mille degrés mais j'ai une énergie incroyable, on a mis le feu à la piste dès notre arrivée. Je finis par m'extirper de la foule de danseurs agglutinés autour du DJ et par sortir dans la zone fumeur qui donne sur la rue. De l'autre côté de la barrière, une dame en manteau long très classe passe devant moi en levant le nez, et je lui demande l'heure. Pas de réponse. Puis un petit monsieur chauve qui promène un chien très laid arrive dans l'autre sens, et je lui pose la question aussi. « Il est, mmh, il est 5h36 » il me répond, avant de passer son chemin. Interloqué, je ne parviens qu'a roter bruyamment, et me rue à l'intérieur pour trouver Nico. Le voici, en train de chuchoter à l'oreille d'une trentenaire bien en chair qui se mordille la lèvre inférieure en l'écoutant. Je le secoue et lui crie qu'il est tard, qu'il est tôt, qu'il est con, mais il n'entrave que dalle, et je le maudis encore en me disant qu'il est grand temps de rentrer, parce que, parce que... Parce qu'il est temps.


Dans la rue, je titube doucement mais sûrement en direction du métro, en essayant d'avoir l'air normal malgré mes dents qui grincent et mes yeux écarquillés. Je me perds une ou deux fois, je parle quelques minutes à un mec qui campe sur le trottoir, et il me dépanne une clope en échange de quelques euros, puis je reprends ma route. Ça y est, le métro est en vue ! Arrivé sur le quai, je me rappelle que je suis à 7 minutes à pied de chez moi, et que je n'ai donc pas choisi le moyen de transport le plus logique pour y parvenir. Je remonte péniblement les marches, et croise Nico qui déambule dans la rue en chantonnant des trucs de punk obscurs. Il me voit et crie mon nom très fort, il me prend dans ses bras, et on se parle sans s'écouter quelques secondes avant que l'un de nous se taise (c'est moi). Il relâche son étreinte et me saisit par les épaules en fermant un œil pour planter son regard dans le mien -je ferme un œil aussi. « Fré... Frérot, y a moyen que j'dorme chez toi ? Comme ça, comme ça tranquille, on rentre se poser, p'tit bédo, p'tit plat de pâtes, p'tit film, et si t'as des trucs à faire demain j'te réveille, p'tit café, p'tit bédo, tranquille... » Il tente.

Il a pas tort.





dimanche 16 avril 2023

Eperdument (version 2)

Nouvelle semi autobiographique écrite à partir du thème éponyme



C'est la chaleur qui me réveille en général. Les klaxons, c'est bon, je crois que je suis immunisé. Ça se dit, pour l'audition, « immunisé » ? Enfin, quoi qu'il arrive, à partir d'avril ou mai, j'émerge quand mon matelas commence à régurgiter la transpiration qu'il absorbe chaque nuit. En général, en titubant jusqu'au brûleur à gaz, j'entends un muezzin qui s’époumone plus ou moins loin, là bas, ou alors un petit gars râblé qui pousse une charrette en bois dans la rue juste en bas, en gueulant « samak samak samaaaak ». « Samak », ça veut dire poisson. Y en a plein sa charrette, d'ailleurs. Une fois devant le brûleur à gaz, donc, je fais bouillir de l'eau dans un petit récipient en métal et... Merde, plus de gaz. Bon. C'est Beyrouth. C'est le Liban. J'ouvre le frigo, on est en pleine coupure de courant et le générateur qui est censé prendre le relais n'a pas l'air d'avoir envie de faire son boulot. C'est l'une des différences majeures entre lui et moi, ça. Je les aime vraiment, mes différents jobs. Une gorgée d'eau tièdasse, je replace la bouteille dans ce qui n'est actuellement qu'un placard vaguement frais, puis direction la douche. Cinq minutes sous l'eau salée, collante, que des camions antédiluviens apportent chaque semaine pour remplir les réservoirs qui trônent sur le toit de l'immeuble. De chaque immeuble dans ce pays, en fait. Après, la qualité de l'eau varie selon les milieux sociaux. Moi, je vis avec l'équivalent des classes moyennes basses, donc c'est probablement pire ailleurs. En tout cas, c'est plus par tradition que je me frictionne, à peu près certain d'être plus crade en sortant. Mais comme mon pommeau de douche est pété, je me lave « au tuyau » et le débit qui sort est costaud, j'aime bien. C'est « vivifiant » comme on dit. Je me sèche en m'asseyant sur mon petit toit/terrasse et en fumant une clope au soleil, technique très efficace, puis j'enfile un futal, un t-shirt, mes pompes. Et c'est partit.


La mère de mon proprio, qui habite avec lui à l'étage d'en dessous, me regarde d'un air confus tandis que je descends quatre à quatre les escaliers qui passent devant sa porte. Puis elle me reconnaît comme chaque matin, et me souris en me parlant en arabe. Elle transpire autant que moi, et dodeline de la tête comme le font ceux qui ne sont plus tout à fait avec le reste d'entre nous. Je n'entrave quasiment rien de ce qu'elle dit, comme chaque matin, et je lui souris largement en lui sortant une banalité polie et probablement mal prononcée. Elle hoche la tête en me rendant mon sourire. On ne se comprend pas, mais on s'apprécie. Encore un étage plus bas, c'est l'espèce de jardin où traînent mes voisines du rez-de-chaussée, toutes adorables, toutes occidentales, toutes constamment souriantes. Il n'y a personne aujourd'hui, à part leur tortue qui erre sans but entre les canapés faits de palettes jetées les unes sur les autres. On dit « tortue » quand c'est le genre qui vit uniquement sur terre ? Mouais.


Me voici dans la rue, je lance un « Marhaba ! » sonore à Maurice, mon voisin d'en face qui fume au balcon, et il rigole en me saluant. Il a vraiment une dégaine d'acteur des années cinquante, Maurice, avec son marcel blanc et sa grosse moustache. Et il dégage un genre de sagesse que j'admire vraiment. J'espère que j'aurai ce genre d'aura, plus tard. Un jour. Hop, je tourne à droite, puis à gauche devant Mario y Mario, ce restaurant Italien cossu dont tout le monde dit qu'il est dégueulasse, mais qui est blindé tout le temps. C'est Beyrouth. Je marche le long des immeubles pour profiter du peu d'ombre qu'il reste, en regardant les bougainvilliers qui fleurissent pour la deuxième ou troisième fois de l'année. Et me voilà arrivé à l'épicerie, qui répand ses micros légumes et ses trucs en plastique bizarres sur plusieurs mètres carrés de part et d'autre de la porte, sur le trottoir. Mais y a pas vraiment de trottoirs ici, c'est surtout des places de parkings surélevées, en fait. On se marre avec Louise l'épicière, qui a vécue en France et s'apprête à y retourner avec son mari, parce qu'ici « c'est plus possible ». On est en 2019. Elle me dit qu'elle ne peut pas m'aider pour le shit, je lui dit que c'est pas grave et que c'est plutôt de gaz dont j'ai besoin, là tout de suite. Mhamad, son employé syrien, débarque en souriant, elle lui parle deux secondes en arabe et il repart vers le fond de la boutique en marmonnant des trucs tout seul. « Je suis livrée dans deux heures pour le gaz. Ça va la femme de ménage ? Elle est bien hein ? » me demande Louise. Ouais, elle est bien. On se comprend pas, et j'ai l'air idiot chaque fois que je lui ouvre la porte et que je cours enfiler un t-shirt pour ne pas la mettre mal à l'aise, mais elle est très bien. C'est frustrant, parfois, d'être nul en arabe. Souvent même. Mais c'est drôle aussi. On s'exprime en gestes, en mimes, en sourires. Je réussi à la faire rire, juste en faisant l'andouille. Bon. Y a plus de gaz avant deux heures donc. Et je ne bosse pas aujourd'hui, ni demain. Pas beaucoup de sous dans les poches, mais le loyer et le générateur sont payés. Internet aussi (genre 39$ ou un chiffre aberrant dans ces eaux là, pour un débit type fin des années 90 en France. C'est le Liban, quoi). Bon. Donc tout est payé, et les dollars et les livres libanaises que j'ai dans la poche, c'est à moi. J'ai quelque chose comme 32$. On va improviser.


Je tire ma révérence avec deux trois blagues sans queues ni têtes, non sans avoir acheté une canette de Weidmann toute fraîche, en format pinte s'il vous plaît, pour la modique somme de 1500 livres, soit un dollar tout rond. Je l'ouvre en bifurquant vers la rue principale de Mar Mikhael, et je m'amuse à compter les tags et les graffs de mes potes, les miens, ceux de quelques abrutis locaux ou internationaux. Le quartier est vraiment à nous. Tiens, c'est qui là bas à droite sous le pont ? Je change de sens pour aller voir, m'arrête trente secondes pour acheter des clopes dans une autre épicerie, vraiment minuscule celle là, le caissier s'esclaffe en me voyant boire de la bière, il est 10h43. Je ressors en lui disant que je bois à sa santé, il rigole encore. Ah, c'est mon petit frère Exist qui peint sous le vieux pont ferroviaire avec Disek. Exist, c'est pas vraiment mon frère, c'est la famille choisie quoi. Et un des meilleurs graffeurs du pays, en plus d'être un des seuls qui utilise l'arabe plutôt que l'alphabet latin. Suis vraiment, sincèrement fan de son taf, comme de celui de tous mes potes ici. Et Disek, il est juste de passage ici et c'est un peu une légende du graffiti français, mais il est humble, ce qui est assez rare chez nos semblables. On se salue, ils se foutent de ma gueule parce que je bois, j'improvise un sketch pour les faire marrer, ça marche. Ils sont en train de peindre deux lettrages magnifiques, dans les tons bleus et turquoises avec un peu de orange pour rehausser le tout, sur un mur en parpaings ignoble et criblé d'impacts de balles. L'odeur de la peinture se mêle à celle du tas de poubelles qui borde la route, et à celle que vomissent les pots d'échappement des bouchons du matin. A ne pas confondre avec les bouchons du milieu de journée, ni avec ceux de l'après midi ou du soir, attention. On discute un moment, ma bière est tiède, puis j'aperçois ma meilleure pote Célia, super bien sapée comme d'habitude, qui trace entre les voitures garées sur le trottoir d'en face. Je suis parti de la soirée hip hop hebdomadaire vers minuit hier, mais elle commençait tout juste à ce moment là. Ça explique son air blasé et ses sourcils de gueule de bois, froncés comme il faut. Je prends congé de mes frères de peinture et je traverse entre les pare-chocs brûlants, en éructant un « BRRRRAP ! » assourdissant.


Célia me remarque, on se prend dans les bras, on parle de la soirée de la veille. « Tu vas où ? » je me renseigne. « Franchement, j'sais pô. J'suis trop dans le mal, je devais bosser là en plus » elle râle. Je me marre et je la vanne un peu, on connaît ce refrain par cœur. « On va manger des lahme bajin' ? » je tente. « Bah oui, c'est là où j'allais. » Le lahme bajin', c'est un genre de pizza à pâte très fine, avec de la viande de bœuf hachée, du citron, du piment, d'autres trucs. C'est délicieux, et les gens qui bossent dans le « furn » qu'on préfère sont adorables. En deux minutes à pied, on y est, on commande, la grosse dame qui tient la caisse nous fait des compliments gratos, on discute, je finis ma bière et je la pose dans le tas d'ordures le plus proche. Célia n'a pas l'air au top, mais je me démène pour la faire marrer. Ça marche un peu, puis elle finit par proposer la meilleure idée de la journée : « On va chez Nadaaaaaa ? » Elle dit ça en faisant une moue exagérée et en me regardant par en dessous. J'éclate de rire, et j'accepte sans réfléchir. Nada, c'est une amie qui vit dans les montagnes, ou les collines, au dessus d'une ville qui s'appelle Batroun, au nord de Beyrouth. Elle a une maison, un jardin, des chambres d'hôtes, et elle picole presque autant que nous. On rigole tout le temps, là bas, et on profite du silence. Enfin, du silence libanais quoi. Ça veut dire qu'on entend qu'un seul engin de chantier, au loin, qui détruit la montagne tranquillement, et puis des coups de fusils de temps en temps, parce que les chasseurs du coin aiment s'asseoir devant chez eux et défourailler sur le moindre volatile qui passe. Enfin, c'est mieux que les klaxons, les feux d'artifices diurnes et les 23 chantiers simultanés. Yalla, allons à Edde, chez Nada.


C'est partit. Un coup de téléphone à Nada (« Akeed vous pouvez venir, non je n'ai besoin de rien, tayib je vous attends ! »), trois minutes pour prendre des affaires chez moi (deux caleçons, un t-shirt, du matos de dessin, un petit morceau de shit), trois autres pour faire les courses (3 pintes de Weidmann, une bouteille d'Arak, deux paquets de clopes, un paquet de longues feuilles). Et on marche vers l'autostrad qui devient le ring, l'espèce de périphérique qui ne fait pas le tour de la ville, mais qui la traverse en... Bon c'est compliqué. C'est Beyrouth. Je suis éperdument amoureux de cette ville, mais tout à fait conscient qu'il est vital de la quitter au moins 24 heures par semaine si on tient à sa santé mentale. Nous voici sur le bord de l'autoroute, il doit faire 35 degrés, il est midi et quelques. Les minibus ralentissent en passant devant nous mais je leur fais signe de continuer leur route, pas envie de me plier en 6 pour tenir à l'intérieur.


Là ! Un grand bus gris ! C'est plutôt des cars en fait, y a une porte à l'avant, pas vraiment d'espace pour se tenir au milieu, juste des rangées de sièges et une allée centrale très étroite, par dessus laquelle on peut replier un siège par rangée. On lève la main et il pile à côté de nous, porte ouverte. On monte en criant « Batroun ? » pour couvrir le bruit de la circulation, il répond un truc du genre « 5000 » en arabe, et on avance vers le fond alors qu'il redémarre en trombe. Il est presque vide, comme d'habitude. Hop, on s'installe, Célia choisit la rangée juste devant la mienne et se retourne pour me bombarder de questions sur la femme avec laquelle elle sait/pense que j'ai passé la nuit il y a quelques jours. J'élude à moitié puis je vide mon sac, hilare, en rendant l'histoire aussi divertissante que possible sans rentrer dans les détails. En même temps, j'ouvre la fenêtre et une bière, avant d'allumer une clope et de ressentir, comme chaque fois, ce sentiment de liberté incomparable qui me monte à la tête. Cette liberté qui naît d'une forme de chaos, de laisser faire, dans ce pays qui se meurt mais qui donne encore tellement.


A gauche, la mer, à perte de vue, entrecoupée de bâtiments plus ou moins terminés et couverts d'affiches publicitaires. A droite, la montagne, des falaises, des immeubles, des publicités aussi. Le bus s'arrête dès que quelqu'un a l'air de l'attendre sur le côté de l'autoroute. On pourrait choisir de descendre où on veut, je le fais de temps en temps, en général pour peindre un édifice abandonné repéré depuis mon siège au trajet précédent. D'ici quelques heures, selon les bouchons, on sera au checkpoint de l'armée, près de Batroun, et on descendra sur le bord de l'autoroute pour faire du stop vers chez Nada. On fera halluciner les militaires en arrivant à pied à l'autre checkpoint, celui de la petite route au dessus, puis on sourira à chaque voiture qui passe et on regardera la mer au loin, en levant le pouce. Le trajet en voiture durera une dizaine de minutes, à peine assez pour profiter du paysage en écoutant distraitement les théories plus ou moins racistes du chauffeur du jour. C'est le Liban, quoi. Ensuite, il sera temps d'aider Nada à faire à manger (on fait tout le temps à manger, chez Nada), de boire un arak avec Aïssam (le voisin fou qui m'appelle « Boutros »), de dessiner, d'écouter, de raconter, de ne pas regarder l'heure... Et de bien rigoler, surtout.