Nouvelle écrite à partir du thème "Gloria!", et de la contrainte suivante: "la nouvelle devra comporter une histoire d'amour"
Qu'y a-t-il de plus sot qu'une foule, en vérité ? Cet amas d'égos et de miasmes, chacun imitant son voisin et délaissant volontiers son propre libre arbitre pour s'en remettre au nombre, à une hypothétique vérité absolue découlant de la présence au même endroit d'un trop plein de contemporains curieux ou révoltés. En l'occurrence, c'était plutôt la curiosité qui avait attiré la moitié du quartier de Noailles au croisement des rues Halles Delacroix et Vacon, en ce matin fade de novembre 1963. Il régnait un froid humide et le vent faisait danser les emballages vides, déraper les feuilles de légumes datant du marché de la veille, et rouler les mégots qui jonchaient le sol. On trouvait là, massés les uns contre les autres et débordant largement sur la route, quantité de braves gens sans le sous ou peu s’en faut, quelques bourgeois et aristocrates qui semblaient un peu perdus, des ivrognes dépenaillés et autres fatigués braillards, quatre policiers tentant de contenir tout ce beau monde, et une poignée de mioches qui se faufilaient tant bien que mal entre les adultes occupés à tendre le cou pour mieux voir. “Oh eh, poussez pas non plus, c’est qui? C’est qui qu’est mort?” croassait madame Civiletti, la boulangère. Le brouhaha inhérent aux attroupements l’empêchait d’entendre une réponse claire entre les rumeurs de ceux qui n’avaient rien vu, les avis de celles qui ne voulaient pas voir et préféraient se plaindre de la pluie qui arrivait, et les mensonges éhontés des garnements qui, en passant près d’elle, affirmaient sans rougir que gisait là le maire, le président ou même Kennedy.
En prenant de la hauteur, à l’image des deux gabians perchés sur le balcon qui surplombait la cordonnerie Hassani, on aurait pu bénéficier d’une meilleure vue sur la silhouette recroquevillée au pied des hommes en uniformes. Une femme à la peau sombre, vêtue d’une robe fushia très courte et de toute évidence trop exigue pour contenir efficacement les larges hanches et les cuisses généreuses de sa propriétaire. Ses cheveux étaient une explosion de tourbillons crépus qui, de son vivant, formaient une sphère partielle et presque parfaite au-dessus de sa tête, ses doigts étaient ornés de bagues faites de bois et de métal terne, et elle gisait là sur le côté droit, pieds nus, les genoux repliés contre la poitrine, le visage tourné vers le sol. Deux ruisseaux vermillons avaient lézardé entre son buste et le caniveau avant de sécher, et le policier le plus âgé faisait de son mieux pour ne pas marcher dedans lors de ses vas et viens.
Un petit marmot malingre qui venait d'arriver parvint à faire émerger sa tête entre deux hanches qui lui barraient la route, et posa enfin les yeux sur la morte en ahanant, son front perlant de transpiration d'avoir été comprimé trop longtemps. Farid, c'était son nom, eut d'abord l'air ahuri qu'on lui connaissait bien, puis ses sourcils bondirent et sa bouche et ses yeux s'arrondirent démesurément, alors qu'il criait “Gloria! C'est Gloria! Eh ils ont tué Gloria!”. Ces pépiements emprunts d'angoisse eurent pour effet de renseigner encore davantage de badauds quant à l'identité de la femme qu'ils s’évertuaient à apercevoir par dessus les épaules de celles et ceux qui l'entouraient, et les bavardages s’intensifièrent alors que le vent prenait en vigueur. “Ah Gloria, la, heu, celle qui, on la voyait souvent au café des Mille Vertues, n'est ce pas?” bredouilla Mr de La Roseraie, un vieil homme en redingote élimée, dont les quelques cheveux restant battaient au rythme des rafales. Ses joues avaient pris une teinte rosée, et son regard s'était fait fuyant sitôt que le nom de la défunte avait été prononcé. À son bras, une dame rondelette aux lèvres pincées fronçait ses sourcils fort bien dessinés ainsi que son nez, comme si une odeur particulièrement fétide venait d’emplir la rue tout entière. “Quoi, Charles, vous n'avez pas mis les pieds dans ce troquet puant dites-moi ? Allons?” siffla-t-elle en rentrant la tête dans le col de son manteau où ne subsistaient plus que quelques touffes de fourrures éparses. Son compagnon rougit de plus belle et toussa, avant de protester qu'il n'en était rien et qu'il n'y aurait même pas songé. Il eut été bien incapable de lui avouer que dans les bras de Gloria -et d'une de ses amies disparue d'une cyrrhose l'année passée- il avait découvert des sensations qui l'avaient transporté loin, bien loin de Noailles, de Marseille et de la Méditerranée même. Faisant la moue pour cacher sa détresse, Mr de la Roseraie se contenta donc de marmonner des remarques acerbes sur les maladies que l'on disait pulluler autour du café sus-cité.
Juste devant lui, une femme d'une trentaine d'années au visage grêlé et à la silhouette chétive flottant dans une robe miteuse et grise claquait des dents en réajustant son écharpe, le regard perdu dans la foule, aux prises avec des émotions qu'elle réprimait tant qu'elle pouvait. Les sous entendus sordides qu'elle entendait dans son dos la faisait grimacer, mais Divotta restait muette, secouant la tête par moment comme pour chasser des pensées malvenues qui revenaient sans cesse. Elle se revoyait jalousant les formes de Gloria, et épiant d'un œil mauvais cette concurrente pleine de vitalité qui attirait sans peine les clients venus parfois du Panier ou des abords du Palais Longchamp pour s'offrir ses charmes. Puis cette dispute avec elle, au cours de laquelle Divotta avait appelé ses cousins corses à l'aide avant d'être prise de regrets en les voyant démolir l'Africaine au beau milieu de la rue dans l'indifférence que la nuit prête aux faubourgs Marseillais. C'était il y a 5 ans peut-être. Depuis, la vie étant ce qu'elle est dans ce coin du monde, elles avaient finit par prendre bouche, et malgré les dents qu'elle avait perdu dans l'affaire, Gloria lui avait plus ou moins pardonné, en tout cas au point de l'aider à se débarrasser d'une énième grossesse malvenue et de garder le silence à ce sujet. Lorsque Divotta avait fini par sortir du circuit, leur relation était resté cordiale, même si la chétive faisait mine d’ignorer son ancienne collègue si le besoin s'en faisait sentir, pour cause de Jules à son bras ou de nouvelles amies qui n'auraient pas compris pourquoi elle saluait ainsi une noiraude immense et court-vêtue. Elle frissonna en secouant de nouveau la tête, jouant du bout du pied avec un paquet de cigarettes vide qui traînait, prise d'un mélange de honte et de colère qu'elle ne parvenait pas à endiguer.
Sur sa droite, le capitaine Boghossian, l'un des agents de police présents sur place, perdait patience, fatigué de devoir répéter constamment ses consignes à la foule abrutie qui se pressait contre lui et ses collègues comme des bovins pris de panique. Sa moustache blanche était trempée de sueur, et son front perlait également malgré le froid vif et les bourrasques qui faisaient s'envoler chapeaux et casquettes. ”Reculez messieurs dames” s'époumonait-il “laissez nous travailler enfin!” Sa voix ne le laissait pas transparaître, mais il était en proie à une confusion dont il n'avait aucunement l'habitude. Car la femme qui gisait là, juste derrière son pied droit, dans une marre de sang presque noir, ne lui était pas inconnue. Il ne pouvait compter le nombre de fois où, patrouillant dans le quartier en voiture, il lui avait ordonné de venir à lui et de répondre à “des questions”, dans le seul but de se perdre au milieu de son décolleté plongeant sans bouger de son siège. Même lorsqu'il lui faisait perdre des clients, elle était presque toujours souriante et le saluait en s'approchant de son véhicule. Puis, en se penchant pour s'accouder à la portière côté conducteur, elle lui donnait patiemment des réponses qu'il n'écoutait pas tandis qu'il la gratifiait de remarques graveleuses et ignorantes qui, avec le recul, n'étaient peut-être pas nécessaires. Sans qu’il ait toujours une bonne raison pour le faire, il l’avait même fouillé à deux ou trois reprises, le soir, dans des cours d’immeubles du quartier. Peut-être une dizaine de fois, certainement pas plus, décida-t-il en faisant la moue involontairement. Au moins, se disait-il en collant distraitement une taloche derrière les oreilles de Farid qui tentait de s'approcher du corps, il n'avait jamais profité de sa qualité de gardien de la paix pour abuser d'elle, au contraire de certains de ses collègues. Lui était un homme, un vrai, doué de raison et d'honneur, même s’il pouvait sans doute être un peu maladroit par moment. Soudain, quelqu'un le sortit de sa réflexion en lui marchant sur le pied et il entendit l'un de ses hommes jurer en trébuchant, poussé par la masse de voisins avide d’images macabres. “Oh!” S'écria-t-il enfin à bout de nerf, “OH! LA CON DE VOUS, RECULEZ OU JE SORS LE NERF DE BOEUF*!”. Une partie de l'assemblée se figea, mal à l'aise et impressionnée par ce haussement de ton soudain, puis reprit son bourdonnement de commérages incessants, en se bousculant moins pour éviter les coups de matraque annoncés, tandis que le ciel s’emplissait de nuages lourds et obscurs.
“Non mais il a tourné fou le condé, qu’est ce que c’est que ça” piaillait madame Civiletti, qui jouait des coudes pour s’approcher de la silhouette sans vie de Gloria. Du haut de ses 138 centimètres, elle peinait à se mouvoir dans ces conditions. Son éternel fichu rose pâle qui cachait ses cheveux blanc surplombait un nez fin et crochu et un menton proéminent, et ses sabots couverts de farine tapaient plus ou moins volontairement dans les tibias et les mollets de ceux et celles qui avaient le malheur de se trouver entre elle et son objectif. A force de s’entêter, elle finit par se frayer un chemin jusqu’au corps, ou presque, et son visage s’éclaira en reconnaissant la robe honnie qu’elle voyait passer sur le trottoir devant sa boulangerie près des heures de fermeture. Enfin, se dit-elle, enfin. Enfin cette grosse guenon vulgaire cesserait de la narguer avec ses charmes dégoûtants, son accent ridicule et ses grands sourires simiesques et contrefaits, aussi faux que ses cheveux ou son sac à main de marque. Enfin son mari, Edmond, sapeur pompier officiant juste de l’autre côté de la Canebière, ne serait plus tenter de dépenser une partie de sa paye pour inviter Gloria à boire des pastis au café des Mille Vertues, ne prétextant vouloir prêter compagnie à “une pauvre bonne femme” dont la vie serait “compliquée et dangereuse”. Dangereuse, certainement, mais elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et à ses choix de… Aîe! Madame Civiletti vacilla en regardant autour d’elle. On venait de lui infliger un méchant coup de pied dans le tibia droit, et elle trouva le coupable qui la regardait effrontément, à deux pas, en fronçant ses petits sourcils blonds, le visage fermé et les cheveux en bataille qui s’agitaient en tous sens. C’était le mioche qu’on appelait Marin, qui devait avoir 8 ans et dont personne ne semblait connaître la mère ou le père, et qui la foudroyait du regard. Il s’écria “c’est pas beau d’être jouasse quand y a une madame comme Gloria qui meurt! De toute façon, vous êtes rien qu’une vieille bique empéguée!” avant de sauter par-dessus la morte et de disparaître entre des voisins amusés. Madame Civiletti aurait bien tenté de le rattraper, mais une voix pâteuse et forte s’éleva alors, venant de quelque part sur sa gauche, et elle en oublia un instant sa douleur.
“Ouais, parfaitement, c’était… C’était une madame, la Gloria!” hurlait un homme grand et maigre au visage cramoisi, aux traits tirés et aux frusques en lambeaux, “et vous… Vous êtes juste venus la voir comme ça, et déguin va dire quelque chose, alors qu’elle était, c’était… Vous la connaissiez tous! Toi, tu la connaissais. Toi aussi là. Et toi!” Son visage hirsute était couvert de larmes et barré d’un rictus de souffrance, et il pointait un doigt noir et gonflé sur une majorité d’hommes, mais aussi quelques femmes, et tous baissaient les yeux ou affectaient de n’avoir pas vu que l’on parlait d’eux, trahis seulement par le rouge qui envahissait leurs joues et leurs fronts. “Vé la bonne conscience des… des bonnes gens! Même ceux-là qui l’aimaient bien, y a pas un mot qui sortira de leurs bouches, peuchère, vous la méritiez pas! Personne ici! Moi je l’aimais! ” il titubait en invectivant son auditoire, les yeux injectés de sang, insensible aux quelques “ta gueule eh l’ivrogne!” qui retentissaient ça et là. “Il a raison! Michel le fada, il a raison!” Scandaient Farid, Marin et quelques autres. Les policiers perdaient une fois de plus patience, et le capitaine Boghossian décida qu’il en avait assez vu pour la journée. Il s’avança vers le pauvre homme en dégainant son nerf de boeuf, et ce dernier décrivit un arc de cercle qui alla cueillir sa cible sur la tempe droite, envoyant celui qu’on surnommait le Fada s’écraser comme une poupée de chiffon dans le tas d’ordures à côté de lui, la face dans les déchets. “Et ça tu l’as mérité con?” aboya une voix d’homme quelque part. Il y eut un silence très bref, puis une bonne partie de la foule éclata d’un rire gras et contagieux au milieux duquel surnageaient d’autres insultes, on se tapait dans le dos et sur les cuisses, et même les policiers prenaient part à l’hilarité obscène qui avait envahit la rue. Inaudibles, les enfants regardaient autour d’eux, bouches ouvertes et l’air d’avoir sous les yeux une quelconque chose répugnante et innommable. Le fou rire se poursuivit encore une bonne minute, quelques personnes applaudirent, on entendit des sifflements dont il était difficile de déterminer le sens, les gens qui ne riaient pas devisaient entre eux sur le professionnalisme du capitaine, puis quelqu’un cria “ah bonne mère voici la pluie à présent!” et les conversations s’orientèrent derechef sur la misère que c’était, de devoir subir la pluie en plus du mystral.
En quelques secondes, les gouttes se multiplièrent jusqu’à devenir une timide averse, et l’on pu alors voir la foule se disperser en tous sens, pestant contre le temps et l’automne, ne laissant là que la défunte, les quatre gardiens de la paix, et le Fada qui ne bougeait plus sur son tas d’ordures. Même les mioches avaient filé s’abriter sous un porche tout proche et commençaient à comparer les fruits de leurs rapines, puisque les foules étaient leur terrain favori pour délester subtilement les nigauds d’une pièce ou d’une montre. Le capitaine Boghossian, après avoir conféré un instant avec ses hommes, en laissa un pour monter la garde sur le cadavre avant l’arrivée de la voiture mortuaire, et s’en alla avec les autres écluser quelques verres près de l’église des Réformés, pour se réchauffer. Il était presque midi. La rue s’était vidée en l’espace d’une poignée de minutes, et l’on entendait plus que le crépitement de la pluie sur les pavés et les déchets. Les gabians s’étaient envolés dès les premières gouttes, retournant vers la mer, et les curieux qui avaient ouvert leurs fenêtres pour assister au spectacle les avaient rapidement refermé avant de retourner vaquer à leurs diverses occupations. L’agent qui restait frissonnait en espérant que le corps serait enlevé au plus vite, pour lui permettre de rejoindre ses collègues et de quitter ce quartier suintant le crime et la saleté.
A ses pieds, la robe de Gloria se gorgeait déjà d’eau, prenant une teinte plus sombre, et les sillons noirâtres qui avaient coulé autour d’elle se diluaient dans les grosses gouttes qui tombaient de plus en plus vite. Des filaments rouges foncés s’en échappaient même, avant de rejoindre le bords du trottoir, puis les égouts, et l’oubli.
* Nerf de boeuf:
matraque faite d'un ligament de bœuf desséché, utilisée par la maréchaussée et certains brigands, notamment au cours du 19ème et 20ème siècle