Nouvelle écrite à partir du thème éponyme, et de la contrainte suivante: "l'histoire devra comporter une règle absurde"
Il lui fallut un long moment pour parcourir l’unique quai craquelé et poussiéreux, niché entre deux voies et ponctué d’escaliers menant bien plus haut. Des silhouettes étaient assises aux bords de la plateforme des deux côtés, d’autres passaient furtivement de l’un à l’autre, insaisissables et troubles, mais elle ne s’en préoccupait pas. A part le vent et quelques éclats de voix, elle n’entendait que le bruit de ses propres pas qui résonnait faiblement dans le tunnel que formait la station. Lorsqu’elle l'aperçut, l’homme était assis au bord du quai, avec ses longues jambes qui se balançaient mollement au-dessus des voies. Elle s’approcha de lui et vint se tenir debout à ses côtés, en silence. Il était mince et immobile, ses larges épaules affaissées et sa tête bouclée légèrement penchée en avant. Son visage sec était cramoisi et barré par une moustache rousse et grise, ses joues parcourues des rides de celui qui a beaucoup ri. Il maintenait sous son bras droit un cylindre en acier d’un mètre cinquante de long, au bout duquel pendait un long fil blanc attaché maladroitement, qui disparaissait au milieu du flot multicolore qui défilait à ses pieds et dans lequel était plongé son regard. Sa main gauche reposait près de sa cuisse, battant de temps à autre un tempo muet. À côté trônait un grand seau un peu rouillé et vide. Ils restèrent ainsi un moment, à regarder défiler les couleurs et le reste. Puis l’homme soupira longuement et, sans se tourner vers elle, il se mit à parler.
“T’es revenue.” Sa voix était grave et lasse, et il laissait de longs silences s’interposer entre chaque grappes de mots. “Parfois, j'aimerais que tu me laisses tranquille.” Elle eut un sourire poli, et chuchota “C’est la règle, tu sais. T’as pas fait bonne pêche on dirait”. Un ricanement bref et fatigué secoua les épaules de son interlocuteur. “Non, mais ça ira. J’attends.” Devant eux, ondulant sur les voies, des formes plus ou moins nettes se succédaient, s’entrelaçaient et se superposaient parfois. Les yeux de l’homme semblaient les parcourir à toute vitesse, bondissant de l’une à l’autre, revenant sur celle-ci, ignorant rapidement la suivante… Elle observa un instant ce manège immuable puis murmura “Je te l’ai déjà dit mais, beaucoup n’ont pas la chance d’avoir autant de choix”. Il ne répondit rien, mais sa mâchoire se contracta et ses paupières se fermèrent. Quelques minutes passèrent ainsi, quand soudain le fil blanc se tendit et l’homme manqua de laisser échapper le bâton de métal. Il le serra contre lui du bras droit en rouvrant les yeux, les narines frémissantes, le regard tout entier concentré sur la scène qui avait failli emporter son unique possession en accrochant l’extrémité du fil. Là, devant eux, au milieu du jaillissement constant de couleurs, une jeune blonde joviale riait aux éclats dans un décor montagneux, serrant dans ses bras l'homme qui semblait ici plus vieux. En quelques secondes, la blonde devint plus âgée, et on la voyait berçant précautionneusement un nourrisson aux traits rappelant ceux de l’homme dans un canapé miteux, alors que derrière elle la pluie battait au carreau sans relâche. Puis elle… L’homme tira un grand coup sur le cylindre, et le fil sortit tout entier du torrent, laissant partir l’apparition qui se dilua rapidement dans l’obscurité du bout du quai.
“T’as pas envie de partir d’ici un jour?” Elle avait posé la question avec douceur, connaissant déjà la réponse. “Si… Bien sûr que si.” grogna l’homme. “Mais pas n’importe comment.” Autour d’eux, des silhouettes quittaient régulièrement la plateforme, vite remplacées par d’autres qui s’installaient aux bord des quais et laissaient pendre des fils au-dessus des voies inondées de couleurs. Elle s’accroupit et resta là, le regard dans le vague, avant de tourner légèrement la tête pour poser les yeux sur lui. Ses sourcils qu’il fronçait presque en permanence depuis quelques années avaient modifié ses traits, rendant son visage plus dur et plus ridé, tandis que les traces de son style de vie achevaient de racornir ce qui avait été une bouille de grand enfant plein de joie plus que de doutes. Alors qu’elle l’étudiait ainsi, le fil blanc se tendit à nouveau, et une scène remonta à la surface, on y distinguait une architecture distante et des écrits inintelligibles, l’homme et des jeunes gens se prenaient dans les bras sur une plage, puis les mêmes randonnaient dans une forêt dense et polluée. Mais elle n’y faisait pas attention, toute concentrée sur les effets que produisait cette apparition sur le visage de l’homme. Il pinçait les lèvres, regardant par moment dans le vide comme si des souvenirs lui revenaient, comme si des possibilités se faisaient jour dans son esprit calcifié. Il se renfrognait, analysait, détaillait de nouveau la scène. Elle soupira imperceptiblement. L’homme n’avait jamais su faire mystère de ses émotions. Il secoua la tête et retira le fil du courant, laissant s’échapper la chimère sans plus lui prêter attention. “Je me fous de ton avis” marmonna-t-il. Elle se releva et entreprit de marcher à pas lents autour de lui. “Tu bois encore?” demanda-t-elle à voix basse, mais sa voix sembla résonner dans la station. Un ange passa, l’homme baissait la tête. “Quand… Quand je pense à toi”. Il contractait les mâchoires à présent, les yeux plissés. Le fil accrocha de nouveau quelque chose mais il tira sur le tube métallique sans même y accorder une seconde et les images disparurent. “Tu devrais rire, sortir, partir, ça te ferait du bien. T’as de la chance, tu sais.” Elle avait dit ces mots d’une voix calme, où perçait une pointe de lassitude. L’homme ricana. “Conseil inestimable, merci.” Puis il ajouta sèchement “Pourquoi tu reviens à chaque fois? Pourquoi moi?”. “C’est la règle.” “La règle…” répéta-t-il.
Le temps passa, les silhouettes du quais changeant rapidement en emportant leur seau avec elles, on entendait par moment des éclats de rires, des gémissements et des promesses, emportés par des bourrasques ininterrompues. Les scènes qui alpaguaient le fil de l’homme se succédaient, montrant des paysages exotiques, des instants de créations intenses, des rencontres. Il les laissait toutes échapper sans exception, après les avoir analysé quelques instants. Comme chaque fois, elle entreprit de lui poser des questions, de le bousculer, de le complimenter parfois. Et comme chaque fois, il restait vague, prenait la mouche, se dérobait. Elle finit par s'asseoir à ses côtés, et se perdit avec lui dans l’observation du tourbillon bigarré qui n’en finissait pas de se déverser le long des voies. Au bout d’un long moment, elle se releva sans rien dire, et comme elle s’apprêtait à partir, il murmura “Je sais ce que je dois faire, t'inquiète pas. J’attends juste le… J’attends que… Que je sois… Bon. Tu sais très bien ce que je veux dire.” Il respirait fort, soufflant comme pour garder sa contenance. “Tu attends, oui.” répondit-elle distraitement. Elle jeta un regard sur la scène qui venait de tendre une fois de plus le fil, on y voyait une femme à la peau sombre, souriante, qui dévisageait l’homme avec tendresse, puis tout les deux marchant sur un chemin escarpé et bordé de végétation luxuriante, un chien élancé menant la marche. Mais en surface, flottant comme un embrun au-dessus de ces images mouvantes, on distinguait le reflet du regard de l’homme assis sur le quai. Il était plongé dans le sien, ignorant ce qui se déroulait en dessous. Ils se regardèrent ainsi un instant, puis elle soupira et tourna les talons, s’éloignant d’un pas rapide. “A bientôt” lança-t-elle simplement. Elle l’entendit réprimer un sanglot. Au bout d’une vingtaine de mètres, la voix de l’homme emplit la station, tremblante et brisée par moment: “Ne reviens pas je t’en supplie, oublie la règle”
Elle secoua la tête, en évitant deux silhouettes enlacées qui prenaient la direction des escaliers, portant entre elles un seau d’où jaillissait une myriade de couleurs chatoyantes, puis souffla pour elle-même.
“C’est toi qui l’a écrite”
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