mercredi 14 mai 2025

Gloria


  Nouvelle écrite à partir du thème "Gloria!", et de la contrainte suivante: "la nouvelle devra comporter une histoire d'amour"

Qu'y a-t-il de plus sot qu'une foule, en vérité ? Cet amas d'égos et de miasmes, chacun imitant son voisin et délaissant volontiers son propre libre arbitre pour s'en remettre au nombre, à une hypothétique vérité absolue découlant de la présence au même endroit d'un trop plein de contemporains curieux ou révoltés. En l'occurrence, c'était plutôt la curiosité qui avait attiré la moitié du quartier de Noailles au croisement des rues Halles Delacroix et Vacon, en ce matin fade de novembre 1963. Il régnait un froid humide et le vent faisait danser les emballages vides, déraper les feuilles de légumes datant du marché de la veille, et rouler les mégots qui jonchaient le sol. On trouvait là, massés les uns contre les autres et débordant largement sur la route, quantité de braves gens sans le sous ou peu s’en faut, quelques bourgeois et aristocrates qui semblaient un peu perdus, des ivrognes dépenaillés et autres fatigués braillards, quatre policiers tentant de contenir tout ce beau monde, et une poignée de mioches qui se faufilaient tant bien que mal entre les adultes occupés à tendre le cou pour mieux voir. “Oh eh, poussez pas non plus, c’est qui? C’est qui qu’est mort?” croassait madame Civiletti, la boulangère. Le brouhaha inhérent aux attroupements l’empêchait d’entendre une réponse claire entre les rumeurs de ceux qui n’avaient rien vu, les avis de celles qui ne voulaient pas voir et préféraient se plaindre de la pluie qui arrivait, et les mensonges éhontés des garnements qui, en passant près d’elle, affirmaient sans rougir que gisait là le maire, le président ou même Kennedy. 



En prenant de la hauteur, à l’image des deux gabians perchés sur le balcon qui surplombait la cordonnerie Hassani, on aurait pu bénéficier d’une meilleure vue sur la silhouette recroquevillée au pied des hommes en uniformes. Une femme à la peau sombre, vêtue d’une robe fushia très courte et de toute évidence trop exigue pour contenir efficacement les larges hanches et les cuisses généreuses de sa propriétaire. Ses cheveux étaient une explosion de tourbillons crépus qui, de son vivant, formaient une sphère partielle et presque parfaite au-dessus de sa tête, ses doigts étaient ornés de bagues faites de bois et de métal terne, et elle gisait là sur le côté droit, pieds nus, les genoux repliés contre la poitrine, le visage tourné vers le sol. Deux ruisseaux vermillons avaient lézardé entre son buste et le caniveau avant de sécher, et le policier le plus âgé faisait de son mieux pour ne pas marcher dedans lors de ses vas et viens.



Un petit marmot malingre qui venait d'arriver parvint à faire émerger sa tête entre deux hanches qui lui barraient la route, et posa enfin les yeux sur la morte en ahanant, son front perlant de transpiration d'avoir été comprimé trop longtemps. Farid, c'était son nom, eut d'abord l'air ahuri qu'on lui connaissait bien, puis ses sourcils bondirent et sa bouche et ses yeux s'arrondirent démesurément, alors qu'il criait “Gloria! C'est Gloria! Eh ils ont tué Gloria!”. Ces pépiements emprunts d'angoisse eurent pour effet de renseigner encore davantage de badauds quant à l'identité de la femme qu'ils s’évertuaient à apercevoir par dessus les épaules de celles et ceux qui l'entouraient, et les bavardages s’intensifièrent alors que le vent prenait en vigueur. “Ah Gloria, la, heu, celle qui, on la voyait souvent au café des Mille Vertues, n'est ce pas?” bredouilla Mr de La Roseraie, un vieil homme en redingote élimée, dont les quelques cheveux restant battaient au rythme des rafales. Ses joues avaient pris une teinte rosée, et son regard s'était fait fuyant sitôt que le nom de la défunte avait été prononcé. À son bras, une dame rondelette aux lèvres pincées fronçait ses sourcils fort bien dessinés ainsi que son nez, comme si une odeur particulièrement fétide venait d’emplir la rue tout entière. “Quoi, Charles, vous n'avez pas mis les pieds dans ce troquet puant dites-moi ? Allons?” siffla-t-elle en rentrant la tête dans le col de son manteau où ne subsistaient plus que quelques touffes de fourrures éparses. Son compagnon rougit de plus belle et toussa, avant de protester qu'il n'en était rien et qu'il n'y aurait même pas songé. Il eut été bien incapable de lui avouer que dans les bras de Gloria -et d'une de ses amies disparue d'une cyrrhose l'année passée- il avait découvert des sensations qui l'avaient transporté loin, bien loin de Noailles, de Marseille et de la Méditerranée même. Faisant la moue pour cacher sa détresse, Mr de la Roseraie se contenta donc de marmonner des remarques acerbes sur les maladies que l'on disait pulluler autour du café sus-cité. 



Juste devant lui, une femme d'une trentaine d'années au visage grêlé et à la silhouette chétive flottant dans une robe miteuse et grise claquait des dents en réajustant son écharpe, le regard perdu dans la foule, aux prises avec des émotions qu'elle réprimait tant qu'elle pouvait. Les sous entendus sordides qu'elle entendait dans son dos la faisait grimacer, mais Divotta restait muette, secouant la tête par moment comme pour chasser des pensées malvenues qui revenaient sans cesse. Elle se revoyait jalousant les formes de Gloria, et épiant d'un œil mauvais cette concurrente pleine de vitalité qui attirait sans peine les clients venus parfois du Panier ou des abords du Palais Longchamp pour s'offrir ses charmes. Puis cette dispute avec elle, au cours de laquelle Divotta avait appelé ses cousins corses à l'aide avant d'être prise de regrets en les voyant démolir l'Africaine au beau milieu de la rue dans l'indifférence que la nuit prête aux faubourgs Marseillais. C'était il y a 5 ans peut-être. Depuis, la vie étant ce qu'elle est dans ce coin du monde, elles avaient finit par prendre bouche, et malgré les dents qu'elle avait perdu dans l'affaire, Gloria lui avait plus ou moins pardonné, en tout cas au point de l'aider à se débarrasser d'une énième grossesse malvenue et de garder le silence à ce sujet. Lorsque Divotta avait fini par sortir du circuit, leur relation était resté cordiale, même si la chétive faisait mine d’ignorer son ancienne collègue si le besoin s'en faisait sentir, pour cause de Jules à son bras ou de nouvelles amies qui n'auraient pas compris pourquoi elle saluait ainsi une noiraude immense et court-vêtue. Elle frissonna en secouant de nouveau la tête, jouant du bout du pied avec un paquet de cigarettes vide qui traînait, prise d'un mélange de honte et de colère qu'elle ne parvenait pas à endiguer.



Sur sa droite, le capitaine Boghossian, l'un des agents de police présents sur place, perdait patience, fatigué de devoir répéter constamment ses consignes à la foule abrutie qui se pressait contre lui et ses collègues comme des bovins pris de panique. Sa moustache blanche était trempée de sueur, et son front perlait également malgré le froid vif et les bourrasques qui faisaient s'envoler chapeaux et casquettes. ”Reculez messieurs dames” s'époumonait-il “laissez nous travailler enfin!” Sa voix ne le laissait pas transparaître, mais il était en proie à une confusion dont il n'avait aucunement l'habitude. Car la femme qui gisait là, juste derrière son pied droit, dans une marre de sang presque noir, ne lui était pas inconnue. Il ne pouvait compter le nombre de fois où, patrouillant dans le quartier en voiture, il lui avait ordonné de venir à lui et de répondre à “des questions”, dans le seul but de se perdre au milieu de son décolleté plongeant sans bouger de son siège. Même lorsqu'il lui faisait perdre des clients, elle était presque toujours souriante et le saluait en s'approchant de son véhicule. Puis, en se penchant pour s'accouder à la portière côté conducteur, elle lui donnait patiemment des réponses qu'il n'écoutait pas tandis qu'il la gratifiait de remarques graveleuses et ignorantes qui, avec le recul, n'étaient peut-être pas nécessaires. Sans qu’il ait toujours une bonne raison pour le faire, il l’avait même fouillé à deux ou trois reprises, le soir, dans des cours d’immeubles du quartier. Peut-être une dizaine de fois, certainement pas plus, décida-t-il en faisant la moue involontairement. Au moins, se disait-il en collant distraitement une taloche derrière les oreilles de Farid qui tentait de s'approcher du corps, il n'avait jamais profité de sa qualité de gardien de la paix pour abuser d'elle, au contraire de certains de ses collègues. Lui était un homme, un vrai, doué de raison et d'honneur, même s’il pouvait sans doute être un peu maladroit par moment. Soudain, quelqu'un le sortit de sa réflexion en lui marchant sur le pied et il entendit l'un de ses hommes jurer en trébuchant, poussé par la masse de voisins avide d’images macabres. “Oh!” S'écria-t-il enfin à bout de nerf, “OH! LA CON DE VOUS, RECULEZ OU JE SORS LE NERF DE BOEUF*!”. Une partie de l'assemblée se figea, mal à l'aise et impressionnée par ce haussement de ton soudain, puis reprit son bourdonnement de commérages incessants, en se bousculant moins pour éviter les coups de matraque annoncés, tandis que le ciel s’emplissait de nuages lourds et obscurs. 



Non mais il a tourné fou le condé, qu’est ce que c’est que ça” piaillait madame Civiletti, qui jouait des coudes pour s’approcher de la silhouette sans vie de Gloria. Du haut de ses 138 centimètres, elle peinait à se mouvoir dans ces conditions. Son éternel fichu rose pâle qui cachait ses cheveux blanc surplombait un nez fin et crochu et un menton proéminent, et ses sabots couverts de farine tapaient plus ou moins volontairement dans les tibias et les mollets de ceux et celles qui avaient le malheur de se trouver entre elle et son objectif. A force de s’entêter, elle finit par se frayer un chemin jusqu’au corps, ou presque, et son visage s’éclaira en reconnaissant la robe honnie qu’elle voyait passer sur le trottoir devant sa boulangerie près des heures de fermeture. Enfin, se dit-elle, enfin. Enfin cette grosse guenon vulgaire cesserait de la narguer avec ses charmes dégoûtants, son accent ridicule et ses grands sourires simiesques et contrefaits, aussi faux que ses cheveux ou son sac à main de marque. Enfin son mari, Edmond, sapeur pompier officiant juste de l’autre côté de la Canebière, ne serait plus tenter de dépenser une partie de sa paye pour inviter Gloria à boire des pastis au café des Mille Vertues, ne prétextant vouloir prêter compagnie à “une pauvre bonne femme” dont la vie serait “compliquée et dangereuse”. Dangereuse, certainement, mais elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et à ses choix de… Aîe! Madame Civiletti vacilla en regardant autour d’elle. On venait de lui infliger un méchant coup de pied dans le tibia droit, et elle trouva le coupable qui la regardait effrontément, à deux pas, en fronçant ses petits sourcils blonds, le visage fermé et les cheveux en bataille qui s’agitaient en tous sens. C’était le mioche qu’on appelait Marin, qui devait avoir 8 ans et dont personne ne semblait connaître la mère ou le père, et qui la foudroyait du regard. Il s’écria “c’est pas beau d’être jouasse quand y a une madame comme Gloria qui meurt! De toute façon, vous êtes rien qu’une vieille bique empéguée!” avant de sauter par-dessus la morte et de disparaître entre des voisins amusés. Madame Civiletti aurait bien tenté de le rattraper, mais une voix pâteuse et forte s’éleva alors, venant de quelque part sur sa gauche, et elle en oublia un instant sa douleur. 



Ouais, parfaitement, c’était… C’était une madame, la Gloria!” hurlait un homme grand et maigre au visage cramoisi, aux traits tirés et aux frusques en lambeaux, “et vous… Vous êtes juste venus la voir comme ça, et déguin va dire quelque chose, alors qu’elle était, c’était… Vous la connaissiez tous! Toi, tu la connaissais. Toi aussi là. Et toi!” Son visage hirsute était couvert de larmes et barré d’un rictus de souffrance, et il pointait un doigt noir et gonflé sur une majorité d’hommes, mais aussi quelques femmes, et tous baissaient les yeux ou affectaient de n’avoir pas vu que l’on parlait d’eux, trahis seulement par le rouge qui envahissait leurs joues et leurs fronts. “Vé la bonne conscience des… des bonnes gens! Même ceux-là qui l’aimaient bien, y a pas un mot qui sortira de leurs bouches, peuchère, vous la méritiez pas! Personne ici! Moi je l’aimais! ” il titubait en invectivant son auditoire, les yeux injectés de sang, insensible aux quelques “ta gueule eh l’ivrogne!” qui retentissaient ça et là. “Il a raison! Michel le fada, il a raison!” Scandaient Farid, Marin et quelques autres. Les policiers perdaient une fois de plus patience, et le capitaine Boghossian décida qu’il en avait assez vu pour la journée. Il s’avança vers le pauvre homme en dégainant son nerf de boeuf, et ce dernier décrivit un arc de cercle qui alla cueillir sa cible sur la tempe droite, envoyant celui qu’on surnommait le Fada s’écraser comme une poupée de chiffon dans le tas d’ordures à côté de lui, la face dans les déchets. “Et ça tu l’as mérité con?” aboya une voix d’homme quelque part. Il y eut un silence très bref, puis une bonne partie de la foule éclata d’un rire gras et contagieux au milieux duquel surnageaient d’autres insultes, on se tapait dans le dos et sur les cuisses, et même les policiers prenaient part à l’hilarité obscène qui avait envahit la rue. Inaudibles, les enfants regardaient autour d’eux, bouches ouvertes et l’air d’avoir sous les yeux une quelconque chose répugnante et innommable. Le fou rire se poursuivit encore une bonne minute, quelques personnes applaudirent, on entendit des sifflements dont il était difficile de déterminer le sens, les gens qui ne riaient pas devisaient entre eux sur le professionnalisme du capitaine, puis quelqu’un cria “ah bonne mère voici la pluie à présent!” et les conversations s’orientèrent derechef sur la misère que c’était, de devoir subir la pluie en plus du mystral. 



En quelques secondes, les gouttes se multiplièrent jusqu’à devenir une timide averse, et l’on pu alors voir la foule se disperser en tous sens, pestant contre le temps et l’automne, ne laissant là que la défunte, les quatre gardiens de la paix, et le Fada qui ne bougeait plus sur son tas d’ordures. Même les mioches avaient filé s’abriter sous un porche tout proche et commençaient à comparer les fruits de leurs rapines, puisque les foules étaient leur terrain favori pour délester subtilement les nigauds d’une pièce ou d’une montre. Le capitaine Boghossian, après avoir conféré un instant avec ses hommes, en laissa un pour monter la garde sur le cadavre avant l’arrivée de la voiture mortuaire, et s’en alla avec les autres écluser quelques verres près de l’église des Réformés, pour se réchauffer. Il était presque midi. La rue s’était vidée en l’espace d’une poignée de minutes, et l’on entendait plus que le crépitement de la pluie sur les pavés et les déchets. Les gabians s’étaient envolés dès les premières gouttes, retournant vers la mer, et les curieux qui avaient ouvert leurs fenêtres pour assister au spectacle les avaient rapidement refermé avant de retourner vaquer à leurs diverses occupations. L’agent qui restait frissonnait en espérant que le corps serait enlevé au plus vite, pour lui permettre de rejoindre ses collègues et de quitter ce quartier suintant le crime et la saleté.



A ses pieds, la robe de Gloria se gorgeait déjà d’eau, prenant une teinte plus sombre, et les sillons noirâtres qui avaient coulé autour d’elle se diluaient dans les grosses gouttes qui tombaient de plus en plus vite. Des filaments rouges foncés s’en échappaient même, avant de rejoindre le bords du trottoir, puis les égouts, et l’oubli. 






* Nerf de boeuf: 

matraque faite d'un ligament de bœuf desséché, utilisée par la maréchaussée et certains brigands, notamment au cours du 19ème et 20ème siècle





L'attente

 

Nouvelle écrite à partir du thème éponyme, et de la contrainte suivante: "l'histoire devra comporter une règle absurde"

Il lui fallut un long moment pour parcourir l’unique quai craquelé et poussiéreux, niché entre deux voies et ponctué d’escaliers menant bien plus haut. Des silhouettes étaient assises aux bords de la plateforme des deux côtés, d’autres passaient furtivement de l’un à l’autre, insaisissables et troubles, mais elle ne s’en préoccupait pas. A part le vent et quelques éclats de voix, elle n’entendait que le bruit de ses propres pas qui résonnait faiblement dans le tunnel que formait la station. Lorsqu’elle l'aperçut, l’homme était assis au bord du quai, avec ses longues jambes qui se balançaient mollement au-dessus des voies. Elle s’approcha de lui et vint se tenir debout à ses côtés, en silence. Il était mince et immobile, ses larges épaules affaissées et sa tête bouclée légèrement penchée en avant. Son visage sec était cramoisi et barré par une moustache rousse et grise, ses joues parcourues des rides de celui qui a beaucoup ri. Il maintenait sous son bras droit un cylindre en acier d’un mètre cinquante de long, au bout duquel pendait un long fil blanc attaché maladroitement, qui disparaissait au milieu du flot multicolore qui défilait à ses pieds et dans lequel était plongé son regard. Sa main gauche reposait près de sa cuisse, battant de temps à autre un tempo muet. À côté trônait un grand seau un peu rouillé et vide. Ils restèrent ainsi un moment, à regarder défiler les couleurs et le reste. Puis l’homme soupira longuement et, sans se tourner vers elle, il se mit à parler. 



T’es revenue.” Sa voix était grave et lasse, et il laissait de longs silences s’interposer entre chaque grappes de mots. “Parfois, j'aimerais que tu me laisses tranquille.” Elle eut un sourire poli, et chuchota “C’est la règle, tu sais. T’as pas fait bonne pêche on dirait”. Un ricanement bref et fatigué secoua les épaules de son interlocuteur. “Non, mais ça ira. J’attends.” Devant eux, ondulant sur les voies, des formes plus ou moins nettes se succédaient, s’entrelaçaient et se superposaient parfois. Les yeux de l’homme semblaient les parcourir à toute vitesse, bondissant de l’une à l’autre, revenant sur celle-ci, ignorant rapidement la suivante… Elle observa un instant ce manège immuable puis murmura “Je te l’ai déjà dit mais, beaucoup n’ont pas la chance d’avoir autant de choix”. Il ne répondit rien, mais sa mâchoire se contracta et ses paupières se fermèrent. Quelques minutes passèrent ainsi, quand soudain le fil blanc se tendit et l’homme manqua de laisser échapper le bâton de métal. Il le serra contre lui du bras droit en rouvrant les yeux, les narines frémissantes, le regard tout entier concentré sur la scène qui avait failli emporter son unique possession en accrochant l’extrémité du fil. Là, devant eux, au milieu du jaillissement constant de couleurs, une jeune blonde joviale riait aux éclats dans un décor montagneux, serrant dans ses bras l'homme qui semblait ici plus vieux. En quelques secondes, la blonde devint plus âgée, et on la voyait berçant précautionneusement un nourrisson aux traits rappelant ceux de l’homme dans un canapé miteux, alors que derrière elle la pluie battait au carreau sans relâche. Puis elle… L’homme tira un grand coup sur le cylindre, et le fil sortit tout entier du torrent, laissant partir l’apparition qui se dilua rapidement dans l’obscurité du bout du quai. 



T’as pas envie de partir d’ici un jour?” Elle avait posé la question avec douceur, connaissant déjà la réponse. “Si… Bien sûr que si.” grogna l’homme. “Mais pas n’importe comment.” Autour d’eux, des silhouettes quittaient régulièrement la plateforme, vite remplacées par d’autres qui s’installaient aux bord des quais et laissaient pendre des fils au-dessus des voies inondées de couleurs. Elle s’accroupit et resta là, le regard dans le vague, avant de tourner légèrement la tête pour poser les yeux sur lui. Ses sourcils qu’il fronçait presque en permanence depuis quelques années avaient modifié ses traits, rendant son visage plus dur et plus ridé, tandis que les traces de son style de vie achevaient de racornir ce qui avait été une bouille de grand enfant plein de joie plus que de doutes. Alors qu’elle l’étudiait ainsi, le fil blanc se tendit à nouveau, et une scène remonta à la surface, on y distinguait une architecture distante et des écrits inintelligibles, l’homme et des jeunes gens se prenaient dans les bras sur une plage, puis les mêmes randonnaient dans une forêt dense et polluée. Mais elle n’y faisait pas attention, toute concentrée sur les effets que produisait cette apparition sur le visage de l’homme. Il pinçait les lèvres, regardant par moment dans le vide comme si des souvenirs lui revenaient, comme si des possibilités se faisaient jour dans son esprit calcifié. Il se renfrognait, analysait, détaillait de nouveau la scène. Elle soupira imperceptiblement. L’homme n’avait jamais su faire mystère de ses émotions. Il secoua la tête et retira le fil du courant, laissant s’échapper la chimère sans plus lui prêter attention. “Je me fous de ton avis” marmonna-t-il. Elle se releva et entreprit de marcher à pas lents autour de lui. “Tu bois encore?” demanda-t-elle à voix basse, mais sa voix sembla résonner dans la station. Un ange passa, l’homme baissait la tête. “Quand… Quand je pense à toi”. Il contractait les mâchoires à présent, les yeux plissés. Le fil accrocha de nouveau quelque chose mais il tira sur le tube métallique sans même y accorder une seconde et les images disparurent. “Tu devrais rire, sortir, partir, ça te ferait du bien. T’as de la chance, tu sais.” Elle avait dit ces mots d’une voix calme, où perçait une pointe de lassitude. L’homme ricana. “Conseil inestimable, merci.” Puis il ajouta sèchement “Pourquoi tu reviens à chaque fois? Pourquoi moi?”. “C’est la règle.” “La règle…” répéta-t-il. 



Le temps passa, les silhouettes du quais changeant rapidement en emportant leur seau avec elles, on entendait par moment des éclats de rires, des gémissements et des promesses, emportés par des bourrasques ininterrompues. Les scènes qui alpaguaient le fil de l’homme se succédaient, montrant des paysages exotiques, des instants de créations intenses, des rencontres. Il les laissait toutes échapper sans exception, après les avoir analysé quelques instants. Comme chaque fois, elle entreprit de lui poser des questions, de le bousculer, de le complimenter parfois. Et comme chaque fois, il restait vague, prenait la mouche, se dérobait. Elle finit par s'asseoir à ses côtés, et se perdit avec lui dans l’observation du tourbillon bigarré qui n’en finissait pas de se déverser le long des voies. Au bout d’un long moment, elle se releva sans rien dire, et comme elle s’apprêtait à partir, il murmura “Je sais ce que je dois faire, t'inquiète pas. J’attends juste le… J’attends que… Que je sois… Bon. Tu sais très bien ce que je veux dire.” Il respirait fort, soufflant comme pour garder sa contenance. “Tu attends, oui.” répondit-elle distraitement. Elle jeta un regard sur la scène qui venait de tendre une fois de plus le fil, on y voyait une femme à la peau sombre, souriante, qui dévisageait l’homme avec tendresse, puis tout les deux marchant sur un chemin escarpé et bordé de végétation luxuriante, un chien élancé menant la marche. Mais en surface, flottant comme un embrun au-dessus de ces images mouvantes, on distinguait le reflet du regard de l’homme assis sur le quai. Il était plongé dans le sien, ignorant ce qui se déroulait en dessous. Ils se regardèrent ainsi un instant, puis elle soupira et tourna les talons, s’éloignant d’un pas rapide. “A bientôt” lança-t-elle simplement. Elle l’entendit réprimer un sanglot. Au bout d’une vingtaine de mètres, la voix de l’homme emplit la station, tremblante et brisée par moment: “Ne reviens pas je t’en supplie, oublie la règle”



Elle secoua la tête, en évitant deux silhouettes enlacées qui prenaient la direction des escaliers, portant entre elles un seau d’où jaillissait une myriade de couleurs chatoyantes, puis souffla pour elle-même.



C’est toi qui l’a écrite”





TU CROIS QUOI??


 

Nouvelle écrite à partir du thème éponyme et de la contrainte suivante: "l'histoire devra comporter une scène comique impliquant un chien"

Il était environ onze heures du matin au quatrième étage de l’immeuble un peu tordu du 7 rue des Petites Ecuries, et tout autour également d’ailleurs. Derrière la porte de l’appartement de gauche, celle dont la peinture craquelée disparaissait sous les autocollants et inscriptions diverses, sommeillait un canidé des plus insolites, qui battait l’air d’une patte chétive dans une quasi obscurité. S’il avait fait moins sombre, on aurait pu se rendre compte que l’animal, outre sa petite taille et son âge avancé, était fait d’une façon qui prêtait à confusion: privé d’appendice caudal, court sur ses appuis et en longueur, il était également presque dépourvu de museau et n’avait pour oreilles que de minuscules promontoirs qui se dépliaient à peine. En conséquence, il était à peu près impossible de déterminer où se trouvaient l’avant et l’arrière de l’animal. Étant presque aveugle depuis deux ans, celui-ci n’aurait d’ailleurs guère pu nous aider en ce sens, eut-il été doué de parole. Près de lui, sur les lattes usées qui formaient un parquet peu entretenu, gisaient des chaussettes de différents modèles, une flasque de William Peel et une de Ballantines -vides-, des bouteilles de Super Bock -toutes vides également-, quelques pièces rouges et, près de la fenêtre du minuscule salon, un cendrier qui débordait généreusement. L’appartement aurait été baigné de lumière à cette heure-ci, si les trombes d’eau quotidiennes de cette fin d’été avaient bien voulu cesser de malmener le dix huitième arrondissement de Paris et ses alentours. Dans l’unique chambre du logement, étalé au milieu d’un lit défait, un petit trentenaire hirsute, plus ou moins barbu et portant une salopette orange représentait la seule présence humaine du logis. 



Il se tordait et se retournait dans ses draps pour conjurer la douleur indicible qui lui serrait les tempes, conséquence logique des flots de whisky de la veille, quand on frappa à la porte. Des coups secs et rapides, qui lui perçaient le crâne comme autant de pics à glace miniatures, et finirent par lui arracher des grognements plaintifs sans pour autant lui permettre d'ouvrir ses yeux bouffis. “Mmmrgr pasquvoc’quya quoi?” s’enquit-il à voix haute, et ce coassement en s’échappant de ses lèvres lui rappela qu’il était en vie, et qu’il fallait probablement faire quelque chose sous peu pour prolonger cet état de fait. “Gerefsquyaquoisqu’sfutaaaaain” s’exclama-t-il donc, en réalisant petit à petit son statut d’être humain et en se passant les mains sur le visage. Une odeur de solvant le prit immédiatement à la gorge et il hoqueta, rôta et dû mobiliser une énergie admirable pour ne pas rendre une partie des aliments de la veille sur son oreiller. Sans comprendre comment, il se retrouva assis sur son séant et son lit, les yeux entrouverts, un rictus d’incompréhension mêlé de confusion sur le visage. Son esprit se désembruma juste assez pour lui permettre d’attraper la bouteille de soda remplie d’eau qui traînait à ses pieds, et il but en renversant la tête en arrière et en tentant autant que possible de rassembler ses pensées, qui par chance n’étaient pas nombreuses. Bien. Il s’appelait Salim, il était sans emploi, il n’était pas marié… C’était déjà pas mal pour le moment. 



Ayant vidé la bouteille, il ouvrit les yeux et ne put que remarquer les nombreuses taches et éclaboussures d’origine inconnue qui couvraient le plafond. De la peinture, espéra-t-il. Il fronça les sourcils et baissa le menton, faisant face à la petite fenêtre qui jouxtait le lit. Le battant droit était brisé, et un drapeau blanc au milieu duquel un symbole ressemblant à deux “S” arrondis se croisant au milieu, ou a quatre virgules reliées par leur partie la plus fine, pendait au dehors au milieux des bourrasques pluvieuses. “paYs bAsque en fOrCe” clamait une inscription au marqueur sur le manche du drapeau, qui était passé dans la barrière métallique, et dont l’extrémité reposait sur le sol devant lui. Il n’avait aucun souvenir de la suite d’événements nécessaire pour justifier la présence de cette bannière à la fenêtre, et fit un effort considérable pour se concentrer avant d’abandonner en réalisant que les coups à la porte n’avaient pas cessé  et qu’ils avaient même plutôt tendance à s’intensifier. Pris d’une soudaine angoisse, il voulut crier qu’on le laisse tranquille mais ne parvint qu’à baragouiner une plainte enrouée, et décida de choisir une autre solution. De l’eau, d’abord. En quantité, il lui fallait de l’eau. 



Il prit  une profonde inspiration et se leva d’un bond mais manqua de tomber à la renverse, le sens de l’équilibre n’ayant pas suivi, avant de se rattraper au chambranle de la porte. Il décida de se tenir ainsi au mur, le visage écrasé contre le papier peint jauni, les genoux flageolants, et de progresser vers un évier, un frigo ou une douche. Voilà qui ressemblait à un plan solide, n’étaient-ce les coups répétés sur la porte qui lui poignardaient les méninges et l’empêchaient de formuler des pensées cohérentes. De frustration, il ferma les yeux et se rendit compte que l’absence de lumière directe allégeait un peu ses souffrances. Un vague sourire barra son visage rugueux de barbe naissante, découvrant une dentition approximative, et il se dit qu’il restait de l’espoir, au fond. C’est précisément à ce moment-là que son pied gauche, encore chaussé d’un mocassin bleu nuit, atterrit sur une créature innommable, provoquant chez cette dernière un hululement de douleur et de surprise, et envoyant valdinguer Salim contre le mur opposé. Il s’écroula au sol en battant inutilement l’air de ses deux bras et en braillant “ah mais merde non!”, ce qui eut pour effet d’augmenter encore le volume des chocs qui ébranlaient la porte sans discontinuer. Une fois à terre, allongé sur le côté gauche au milieu de paquets de chips vides, Salim ouvrit les yeux en grimaçant et aperçut ce qui ressemblait à un cylindre de fourrure éparse, qui tournait sur lui-même en jappant dans la petite pièce qui servait de salon, à côté de la porte d’entrée. De toute évidence, c’était une sorte de chien. Avait-il un chien? Il cligna des yeux une fois, puis deux, et décida que non. En revanche, une information capitale avait commencé à émerger dans son esprit. Il avait un genre de rendez- vous. 



Et c’est alors qu’il se relevait péniblement que la réalisation vint le frapper comme un chassé dans l’estomac: Il s’appelait Salim, il était sans emploi, et c’était pour mettre fin à ce descriptif peu reluisant qu’il avait justement rendez-vous ce jour dans une agence d’intérim près de… De retour à la verticale, il courait maintenant en tous sens -en évitant tant bien que mal le chien qui sautillait entre ses jambes- à la recherche de son téléphone portable, d’une pièce d’identité, de son autre chaussure, et d’une source d’eau. Au bout de quelques secondes, ayant convenu que l’hydratation devait rester sa priorité pour l’instant, il se rua sur l’évier du coin cuisine et, alors qu’il engloutissait près d’un litre et demi d’onde tiède, remarqua son mocassin manquant qui gisait sous des verres à shot près du syphon. Il s’en empara et l’enfila, rasséréné par ces petites victoires successives, avant de foncer vers la porte, sur laquelle une foule de post-it avait attiré son attention. Il lui semblait qu’il y trouverait l’information qu’il lui manquait, et il ne se trompait pas. Une bonne partie d’entre eux portaient des messages et dessins osés à la gloire du pays Basque datant probablement de la nuit passée, et les différentes écritures prouvaient qu’il n’était peut-être pas seul responsable de l’état de l’appartement. Mais le seul post-it de couleur verte fluo, un peu à l’écart, mentionnait bien “rdv Adecco St Lazare 18/06 12h30 te foir pas frer”, et frétillait au grés des coups ininterrompus qui en rendait la lecture hasardeuse. Victoire, une fois de plus. Un coup d'œil sur l’horloge en plastique qui pendait au mur derrière lui appris qu’il était bien onze heures vingt deux. Salim réfléchissait à toute vitesse: il pouvait encore y arriver, il lui fallait simplement… Ses clefs, avant toute chose. Il se retourna vers la porte d’entrée et les trouva là, dans la serrure. Au sol, près du petit frigo, il ramassa une enveloppe qui contenait sa carte d’identité et un CV tout froissé et largement embelli. La chance tournait, il le sentait. Il la fourra dans sa poche, fit demi-tour et ramassa une chemise qui traînait près des flasques vides avant de l’enfiler par-dessus sa salopette. Il devait avoir une allure décente, et surtout arriver à l’heure, donc partir sur le champ. Après un moment de flottement -ayant momentanément oublié où il se trouvait- il alla s’asperger le visage d’eau au-dessus de l’évier en grognant pour se donner du courage, ce qui lui permit de remarquer ques ses mains étaient toutes deux couvertes de peinture de différentes couleurs. Ça expliquait certainement les odeurs de solvants. Il les frotta un instant puis, perdant patience, se dirigea à nouveau vers la porte, le chien sur ses talons. Ce dernier ondula entre ses chevilles et manqua de nouveau de le faire tomber à la renverse, et il jura entre ses dents en le ramassant, le maintenant calé contre son torse avec son bras gauche, avant de pousser la poignée.



Il décida d’ouvrir la porte d’un coup pour prendre de court l’inconnu qui le torturait sans merci depuis le réveil, et se retrouva face à face avec une petite dame ronde et vêtue de frusques criardes -en laquelle il reconnu sa propriétaire- flanquée d’une armoire à glace toute en noir, le poing toujours levé comme pour continuer à toquer. Un ange passa, et Salim remarqua que les deux responsables de son réveil le dévisageaient, bouche entrouverte et sourcils légèrement décalés, mais il décida de prendre l’initiative et bondit sur la droite de l'homme en noir, claquant la porte derrière lui et dévalant les escaliers en grimaçant. La petite dame avait repris ses esprits et s'époumonait derrière lui en réclamant son loyer qui avait “trois semaines de retard, une fois de plus” et son gorille baragouinait des menaces inintelligibles, mais il ne les entendaient plus, tout focalisé qu'il était sur la possibilité d'un emploi futur.



Dans la rue, il se rendit compte qu’il ne pleuvait plus, qu’il faisait effroyablement lourd, et qu’il portait toujours le chien dans ses bras. Il s'accroupit pour le libérer, avant de se raviser après un instant d’hésitation. Il se redressa donc et se mit à courir vers le métro, slalomant entre les inconnus formant la foule habituelle rassemblée devant les salons de coiffure. Il crut entendre quelques invectives mais ne s’en formalisa pas, et parvint à la station Château d’Eau, la respiration sifflante mais la détermination intacte. Il pouvait y arriver, c’était encore possible, il lui fallait y croire. En s’engouffrant dans les escaliers, il fouilla sa mémoire pour comprendre d’où pouvait bien provenir l’étrange quadrupède qu’il tenait à présent sous le bras gauche, mais rien ne vint. Secouant la tête pour chasser ces pensées inutiles, il s'apprêtait à profiter du passage d’un usager pour passer le portique lorsqu'il s'aperçut qu’il était l’une des rares personnes dans l’entrée de la station à ne pas porter un uniforme “Police” ou “RATP Sûreté”... Et qu’il semblait attirer leur attention. Il se figea, entendit le chien couiner dans ses bras en percutant le tourniquet, et entama une marche à reculons, avant de tourner les talons et de grimper quatre à quatre les escaliers menant vers la sortie. Tout ceci n'avait pas d'importance, il pouvait y aller à pied, il le sentait. 



Une vingtaine de minutes plus tard, il arrivait enfin devant le 84 rue d’Amsterdam, en nage et en courant, les poumons pleins de braises et les yeux plissés par l’effort fourni. Il s’appuya contre une poubelle et fit de son mieux pour reprendre son souffle, se passant l’avant bras sur le front pour en dégager la transpiration abondante. Deux minutes passèrent ainsi, au cours desquelles il remarqua confusément que le chien n’était plus sous son bras, mais aussi qu’il n'avait pas pris de douche, ne s'était pas lavé les dents ou rasé, et surtout qu’il n’avait aucune idée de l’heure qu’il était. Une jeune femme qui passait accepta de lui donner cette dernière avant de s’éloigner à pas rapides. Il était midi deux. Salim soupira et entra dans l’agence d’intérim en se tenant aussi droit que possible, le cœur battant à toute vitesse, plein de fierté d’avoir réussi ce qui relevait de l’impossible voici moins d’une quarantaine de minutes. 



Une demie douzaine de personnes étaient assises sur des sièges en plastique bleus contre le mur à droite du bureau d’accueil. La réceptionniste, une petite rousse à l’air doux et rêveur, leva la tête en entendant son “bonjour” un peu enroué, et eut un mouvement de recul qui avait certainement à voir avec son haleine. Il se lança: “Haha, pardon, heu, bonjour oui, je suis monsieur Salim Luchon, j’ai rendez vous aujourd’hui à, heu, midi, hehe.” Sa voix était moins rapeuse, il prenait de l’assurance, il le sentait. Elle ne répondit pas, et le dévisageait, les sourcils très hauts sur son front, la bouche ouverte. Après un court instant, il continua “Pour le boulot de… C’est bien aujourd’hui hein? On est le combien s’il vous plaît? On est bien le 18?” Elle fit “oui” de la tête. “Ah, bah parfait alors!” ricana-t-il, mal à l’aise, toujours à bout de souffle. Il transpirait toujours, et le silence de la rouquine commençait à l’agacer. Elle se mit à taper quelque chose sur son clavier sans le quitter des yeux, et le bruit des touches vint lui malmener la matière grise et lui rappeler son réveil douloureux. Une vague nausée s’empara de lui. Un moustachu entre deux âges, petit et presque chauve, entra dans la pièce et commença à poser une question à la réceptionniste, avant de s’interrompre en le regardant. “Je… Je peux vous aider monsieur?” coassa-t-il en bombant le torse. “Nous n’avons rien à…” commença-t-il. “Oui heu, j’ai rendez vous aujourd’hui, avec quelqu’un d’ici, pour le boulot de…” Il ne finit pas sa phrase, regardant tour à tour la petite rousse et le petit chauve qui le fixaient, interdits. “Vous pouvez vérifier avec qui est mon rendez vous s’il vous plaît?” enchaîna-t-il en haussant le ton. Une femme d’une cinquantaine d’année entra à la suite du chauve, une pile de dossiers à la main, et s’arrêta en voyant Salim. Personne ne pipait mot, et la gueule de bois achevait de rendre le moment exaspérant pour ce dernier. Serrant les dents dans un sourire crispé, il joua son va-tout: “Bonjour, j’ai vraiment besoin de ce rendez-vous, j’ai pas eu une matinée facile, et pourtant je suis arrivé à l’heure, alors que… Bon, je m’appelle Salim Luchon, et je voudrais seulement savoir avec qui j'avais…” C’est alors qu’il s'aperçut en regardant autour de lui que les autres personnes qui attendaient ne détachaient pas leurs regards de sa figure, et que certains avaient même braqué l'objectif de leur téléphone sur lui. Le moustachu chouina “Je vous demande de quitter les lieux, sans quoi…” Et c’en fut trop. Salim tapa des deux mains sur le bureau en braillant “NON MAIS VOUS M'ÉCOUTEZ OU PAS C’EST PAS POSSIBLE QU’EST CE QUI VOUS PRENDS LÀ? TOI LÀ, TU CROIS QUOI, QUE JE SUIS UN CLOWN OU QUOI?” Quelqu’un eut un petit cri aigu, derrière lui. “TU CROIS QUOI? OH!! RÉPONDS, TU CROIS QUOI? ” répéta Salim, avant que son regard ne soit attiré par son reflet dans la vitre au-dessus de la réceptionniste, qui se ratatinait sur son siège. Il se pencha en avant pour mieux voir, et maugréa “Ah… Ah oui…” en tournant la tête pour apprécier l’étendu des dégâts. Ses joues étaient ornée de deux pénis rouge (à gauche) et bleu (à droite, donc) aux proportions ambitieuses, et leurs couleurs complimentaient assez bien l’eyeliner violet qui entourait ses deux yeux injectés de sang, ainsi que les drapeaux corses et marocains qui ornaient ses tempes. Des tâches de peinture bigarrées couvraient aussi son cou et une partie de ses cheveux, et pourtant tout cela se remarquait à peine, tout bien réfléchit, lorsqu’on prêtait attention à son front, sur lequel figurait le même symbole que celui qu’il avait vu sur le drapeau en se réveillant. Deux S majuscules et arrondis se croisant au milieu, ou quatre virgules reliées par leur partie la plus fine, le tout formant clairement, se dit Salim en pinçant les lèvres, une sorte de croix gammée arrondie peinte avec application, et entourée de divers dessins arnachisto-érotiques dont le niveau n’honorait pas les auteurs. “C’est…” balbutia-t-il après un silence pesant. “C’est une croix basque, en fait, et, heu, fun fact…” Son visage à présent cramoisi le brûlait, et il suait toujours à grosses gouttes. Quelqu’un toussa quelque part. 



Lorsqu’il sortit de l’agence quelques secondes plus tard, écarlate et se frottant le visage à l'aide de gel hydro-alcoolique pour retrouver une apparence acceptable, il pleuvait à nouveau à verse. Il commença à remonter la rue d’Amsterdam, nauséeux et bouillonnant de rage, lorsqu’il aperçu le chien. Ce dernier tentait vraisemblablement de marcher dans sa direction, mais ne parvenait qu’à se cogner encore et encore dans une barrière de travaux qui lui barrait la route. Comment avait-il bien pu parvenir jusqu’ici? Salim s’arrêta un instant, et se rendit compte qu’il s’identifiait à ce clébard mal fichu. Il soupira longuement, se pencha, le pris sous son bras puis se redressa en grimaçant, faisant craquer ses genoux. La marche jusqu’à chez lui fut douloureuse, mais rendue plus agréable par la pluie rafraîchissante et la perspective de pouvoir se recoucher après une bière ou deux. Arrivé dans sa rue, il tomba nez à nez avec une grande dame efflanquée qui tenait un parapluie démesuré et essayait maladroitement de coller la photographie d'un animal impossible à identifier sur un lampadaire. L’averse rendait cette entreprise futile, mais elle persistait jusqu'à ce qu'il apparaisse dans son champ de vision. Son expression passa en un clin d'oeil de l'angoisse au choc puis à une colère aux proportions bibliques, elle manqua de s’étouffer et les mots eurent du mal à sortir de sa bouche dans un ordre acceptable: “Oh, C’EST, AU VOLEUR C’EST BERNARD C’EST MON CHIEN C’EST, COMMENT, POURQUOI, VOUS LE TENEZ À L'ENVERS LÂCHEZ-LE MON CHIEN BERNARD DONNEZ-LE MOI” hurla-t-elle en lâchant le parapluie et en se jetant sur Salim. Il s’immobilisa sous l’averse et la regarda agripper le pauvre animal et lui arracher des bras sans ménagement, avant de le retourner comme un sablier et de ramasser le parapluie en couvrant de baisers la partie de l'animal la plus proche de son visage. Salim resta là, interdit, puis décida de passer son chemin en trottinant avant que la situation ne dégénère en coups et blessures vengeurs, ou que les cris attirent sa propriétaire et son colosse. Il fit tout de même un saut à l’épicerie du coin de la rue, se procura -à crédit- une flasque de William Peel, trois cigarettes et un pack de Super Bock, et repris le chemin de chez lui en marchant sous les litres d’eau qui s’abattaient du ciel. 



Lorsque la porte de son appartement claqua derrière lui, il fit brièvement l’inventaire des dégâts -superficiels, se dit-il- puis entendit une sonnerie qui venait de la poubelle sous l’évier. “Classique” murmura-t-il. Une fois son téléphone récupéré, et partiellement nettoyé, il décrocha et grogna “ouais, y a quoi?”, debout au milieu du salon. La cascade de rires de ses amis qui se félicitaient de leurs plaisanteries de la veille et le traitaient de noms divers emplit ses oreilles, autrement plus agréables que l’ensemble des sons qui avaient rythmé ce début de journée. Il soupira, chercha des yeux un siège libre de tout déchets et s’assit en ouvrant une bière, un demi sourire aux lèvres. La vie n’allait pas si mal, après tout. Mais le chien allait lui manquer.